Les chimpanzés sont des animaux territoriaux. Des groupes de plusieurs dizaines d’individus cueillent et chassent sur un domaine qu’ils contrôlent, et où les mâles étrangers sont très mal tolérés. Leurs frontières sont régulièrement le théâtre de tensions, voire de combats meurtriers avec des groupes voisins, dont l’enjeu est l’accroissement du territoire. En quelque sorte, les groupes se font la guerre. Mais le cas des chimpanzés de Ngogo, une région du parc de Kibale en Ouganda, est plus singulier. Des attaques mortelles ont lieu entre des individus qui se connaissent très bien pour avoir autrefois appartenu au même groupe. Aaron Sandel, de l’université du Texas à Austin, aux États-Unis, vient de publier avec ses collègues les résultats de plus de 25 ans d’observations. Ils y analysent l’évolution des réseaux sociaux année après année pour comprendre comment ce groupe prospère a fini par se scinder en deux factions rivales en 2018.
Les chercheurs ont suivi tous les mâles du groupe pendant plusieurs mois par an de 1998 à 2024. Jusqu’il y a une dizaine d’années, les chimpanzés de Ngogo ressemblaient à n’importe quel groupe de chimpanzés, à ceci près qu’ils étaient le plus grand groupe jamais étudié, avec plus de 200 individus contre moins de 100 en moyenne. Ils étaient organisés en sous-groupes interconnectés et mouvants, des individus passant de l’un à l’autre au fil du temps. Une dynamique dite de fission-fusion bien connue chez ces grands singes.
L’année 2015 est charnière. Alors que le mâle dominant vient d’être remplacé par un autre, une partie du groupe qui fréquente l’ouest du territoire commence à avoir moins de contacts avec les autres. Les chercheurs décrivent même des tensions et des comportements d’évitement entre les individus. Le réseau social se polarise et mis à part quelques chimpanzés qui entretiennent encore des relations entre le sous-groupe de l’ouest et celui du centre, les interactions se raréfient, y compris la reproduction. Le dernier petit issu de parents de groupes différents est né en 2015. Courant 2017, une épidémie respiratoire fait 25 morts parmi la population, et l’un des derniers mâles assurant la jonction des groupes fait partie des victimes : le coup de grâce.
Plus aucune relation pacifique n’a été observée entre les groupes depuis 2018. Au contraire, le groupe de l’ouest, bien que plus faible en nombre, a commencé à patrouiller sur le territoire de celui du centre, et à agresser en groupe des mâles isolés. Cette période est filmée et racontée dans la série documentaire L’Empire des chimpanzés du réalisateur britannique James Reed, diffusée en 2023. On y voit notamment deux premières attaques mortelles, dont une contre le mâle dominant du groupe du centre. Depuis, le nombre de victimes ne cesse d’augmenter. Entre 2018 et 2024, les chercheurs ont répertorié sept agressions mortelles contre des mâles adultes et dix-sept infanticides. Les agresseurs sont systématiquement des membres du groupe de l’ouest. Des chiffres qui pourraient être sous-estimés car quatorze mâles adultes et adolescents supplémentaires ont tout simplement disparu sur la période.
Une guerre civile ?
Expliquer pourquoi le groupe s’est divisé est très difficile car une telle scission dans un groupe de chimpanzés est supposée extrêmement rare. Des études génétiques ont montré qu’un groupe se scinde en deux tous les 500 ans en moyenne. On ne connaît qu’un seul précédent, dans un groupe du parc national de Gombe, en Tanzanie, en 1974, celui qu’étudiait la célèbre primatologue Jane Goodall. Dans ce cas, au terme de quatre années de conflit, l’un des deux sous-groupes avait éradiqué tous les mâles de l’autre. « Les chimpanzés, tout comme nous, présentent les deux faces de la médaille, éclaire Roman Wittig, directeur de recherche à l’Institut des sciences cognitives de l’université de Lyon, ils peuvent se montrer incroyablement gentils et doux comme se montrer incroyablement cruels, tuant leurs semblables sans aucune pitié. » Mais la situation était différente à Gombe, car la chercheuse et ses collègues avaient l’habitude de nourrir les primates, ce qui aurait perturbé leur comportement.
Dans le cas du groupe de Ngogo, il semble que le nombre ait joué un rôle. Pour les chercheurs, un groupe de cette taille aurait eu des difficultés à maintenir sa cohésion en entretenant des relations sociales entre chacun de ses membres. L’équipe dresse un parallèle avec les guerres humaines et en particulier avec les guerres civiles, dans lesquelles des individus qui se côtoient deviennent soudain hostiles les uns envers les autres. Selon les chercheurs, l’observation de nos plus proches cousins inviterait à revoir les modèles de violence collective humaine. Ils ajoutent que « de nombreux conflits pourraient trouver leur origine dans la rupture des relations interpersonnelles plutôt que dans des divisions ethniques ou idéologiques profondément enracinées ».
Roman Wittig partage cette vision. Pour lui, les institutions humaines ne seraient que le « catalyseur de nos guerres », et les causes profondes seraient à chercher dans notre histoire évolutive. « Je suis assez réservé, doute cependant le paléoanthropologue Bruno Boulestin de l’université de Bordeaux. Déjà, comme la plupart du temps, la guerre n’est pas définie, donc on ne sait pas vraiment de quoi on parle. Dans le cas présent, ce n’est en rien de la guerre, de près ou de loin, c’est de l’agression, ce qui n’est pas du tout la même chose. » Selon lui, la transposition du chimpanzé à l’homme est abusive. « Les agressions ont été motivées ici par des facteurs démographiques et biologiques essentiellement, résume-t-il, je ne vois pas du tout ces facteurs à l’œuvre dans les conflits humains intergroupes. » Nul besoin cependant d’utiliser les chimpanzés de Ngogo comme un miroir de nous-mêmes pour regretter leur conflit autant que les nôtres.
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