Cette semaine, nous recevons Edi Rama, Premier ministre albanais. Il commente les manifestations qui secouent son pays contre la construction d'un complexe hôtelier de luxe lié à la famille Trump.
L'Albanie, pays de 2,7 millions d'habitants situé dans les Balkans, a déposé sa candidature d'adhésion à l'Union européenne (UE) en 2009. Son statut de candidat lui a été accordé en juin 2014 et les négociations d'adhésion ont été ouvertes en 2022. Selon Edi Rama, Premier ministre socialiste albanais, "le club des Vingt-Sept a besoin de se réformer pour être à la hauteur des défis de ce nouveau monde" mais "l'Europe unie reste le plus beau et grand projet politique jamais conçu".
"La Russie n'est pas présente du tout en Albanie"
Lors du 8e sommet UE-Balkans occidentaux qui s'est tenu le 5 juin à Tivat, au Monténégro, les États membres ont discuté de l'avancement des négociations pour l'intégration de l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie. L'objectif principal pour l'UE est de tenir ces pays éloignés des influences russe et chinoise. S'il reconnaît une influence de ces pays dans les Balkans occidentaux, il estime que cela ne "regarde pas vraiment l'Albanie" : "L'Albanie est un pays très européen. La Russie n'y est pas présente du tout [...] Pour nos voisins, c'est plus complexe."
L'Albanie est considérée par l'Union comme le deuxième pays le plus avancé, juste derrière le Monténégro, dans son processus d'adhésion. Elle a ouvert les 33 chapitres de la négociation. Alors que le chancelier allemand Friedrich Merz estime que l'Ukraine devrait devenir "membre associé" de l'UE avant d'en devenir un État membre à part entière, Edi Rama s'oppose à ce type d'adhésion : "Il nous faut un nouveau moment Helmut Kohl. À la chute du mur de Berlin, l'UE n'a pas dit à l'Allemagne, il faut compléter tous les chapitres, et seulement alors vous rentrerez". Helmut Kohl a réunifié, puis remis l'Est à niveau. "C'est ce qu'il faut faire. Il faut avoir tous les pays qui négocient autour de la table et après, chacun des pays doit faire son propre travail."
Edi Rama est prêt à concéder que les nouveaux entrants dans le club européen ne puissent pas exercer leur droit de véto : "Je pense qu'une grande puissance globale ne peut pas fonctionner avec le vote à l'unanimité et donc les veto. [...] Ce mécanisme ne fonctionne pas, même pas en ce moment entre les Vingt-Sept."
"Il s'agit d'un investissement très important"
Depuis début juin, des manifestations quotidiennes ont lieu à Tirana contre un projet immobilier porté par Ivanka Trump, fille du président américain Donald Trump, et son époux, Jared Kushner. Les détracteurs affirment que ce complexe hôtelier de luxe, dont le coût est estimé à 4,6 milliards de dollars et qui devrait être construit dans une zone protégée de la côte adriatique du pays, représente un risque pour l'environnement.
Le Premier ministre Edi Rama défend ce projet : "Il s'agit d'un investissement très important, pas seulement de la part de Jared Kushner mais aussi d'investisseurs du Qatar. C'est un investissement qui va nous aider à ne plus avoir seulement un tourisme low cost, qui implique beaucoup de pression sur l'environnement. Ce projet va également amener beaucoup plus d'argent dans le pays. [...] Nous avons été élus pour tenir nos promesses. Ce projet en fait partie. C'est très intéressant parce qu'à Tirana, il y a des manifestations mais à Vlora, où le projet doit se faire, les gens sont pour le projet."
"Il s'agit de manifestants contre le gouvernement"
Il défend le droit des Albanais à manifester mais remet en question les motifs liés à ces protestations : "Ces manifestations montrent que l'Albanie est un pays démocratique. [...] Mais les manifestants ne représentent pas tous les Albanais. Nous avons la preuve, grâce à des enquêtes, que la majorité des Albanais sont en faveur de ce projet. Ce projet n'est plus la raison des manifestations. On ne parle même plus de ce projet. Il s'agit de manifestants contre le gouvernement, qui veulent la fin de ce gouvernement."
Selon lui, ce projet lié à la famille Trump est un moyen pour les manifestants "d'attirer l'attention du monde entier" : "Tous ceux qui n'aiment pas Donald Trump soutiennent ces manifestations. Cela leur donne une raison pour critiquer Donald Trump."
La zone dans laquelle le complexe immobilier doit voir le jour est une aire protégée, abritant de nombreux oiseaux migrateurs, dont des flamants roses, devenus symbole de la protestation. Les opposants au projet accusent le gouvernement d'avoir modifié la loi pour permettre la réalisation de ce projet. Ce que réfute le Premier ministre : "Il ne s'agit pas d'un changement de loi pour rendre le projet faisable. Il s'agit d'un territoire protégé où nous pouvons construire sous certaines conditions."
Selon lui, les ingérences extérieures contre ce projet sont multiples : "Il y a une ingérence de l'Iran avec qui nous sommes en guerre cyber depuis trois ans. Puis, il y a des concurrents dans la région qui ne veulent pas voir ce développement en Albanie. Enfin, comme je le disais, une partie de la population veut des choses différentes pour le pays."
"La lutte contre la corruption est notre cheval de bataille"
Le parquet anticorruption a ouvert une enquête sur les modalités d'achat des terrains. Le Premier ministre ne reconnaît qu'une affaire en cours : "Cela fait partie de toutes ces demi-vérités qui, avec les réseaux sociaux, deviennent un grand mensonge. Il n'y a jamais eu de problèmes avec les fonds. Ils proviennent de la Banque d'investissement du Qatar. [...] Le parquet anticorruption fait une enquête sur l'un des propriétaires qui a vendu le terrain. L'investigation continue."
Beaucoup de manifestants expriment leur frustration face à la corruption qui sévit dans le pays : "La lutte contre la corruption est notre cheval de bataille. [...] Nous avons fait une montagne de choses pour lutter contre."
Les États membres viennent de voter la possibilité de créer des centres de rétention dans des pays à l'extérieur de l'UE qui auront vocation à accueillir les migrants en situation irrégulière expulsés d'Europe. Il y a quelques années, l'Albanie avait déjà signé un accord avec l'Italie de droite radicale de Giorgia Meloni. Il prévoyait l'ouverture de centres de rétention gérés par Rome en Albanie. Ces centres ont à plusieurs reprises été bloqués par la justice.
À la question de savoir si ces centres pourront à présent fonctionner, Edi Rama rappelle que ce "projet est géré par l'État italien" : "Nous avons mis à disposition un terrain, de l'espace. Pour le reste, c'est l'Italie". Selon lui, ces centres ne posent "pas de problèmes" à la population albanaise.
Emission préparée par Oihana Almandoz, Perrine Desplats, Renaud Lefort, Charlotte Prudhomme et Isabelle Romero




