Chaque soubresaut des grands projets industriels franco-allemands, à l’instar de l’échec du Système de combat aérien du futur, suscite à Paris et à Berlin le même réflexe : le blâme est invariablement jeté sur la mésentente, réelle ou supposée, entre le président de la République et le chancelier allemand. Cette grille de lecture est aussi erronée que réductrice. Elle repose sur l’illusion romantique que la relation la plus structurante du continent européen dépendrait des affinités électives de deux individus. Or, c’est faire fi des leçons de l'Histoire et condamner l’axe franco-allemand à une dangereuse intermittence stratégique.
Certes, l’alchimie personnelle a parfois agi comme un accélérateur de l’histoire. L’image d’Helmut Kohl et de François Mitterrand, main dans la main à Verdun en 1984, ou la complicité intellectuelle entre Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, ont gravé la dimension symbolique du tandem. Mais la génération des hommes, qui avait éprouvé la guerre dans leur chair, savait que la réconciliation est une affaire d'institutions et de structures qui dépasse les égos de deux êtres. Quels qu’aient été les différends doctrinaux profonds entre le général de Gaulle et Konrad Adenauer sur l’Otan, ou entre Georges Pompidou et Willy Brandt sur l’Ostpolitik, ces hommes d’État comprenaient que le tête-à-tête franco-allemand exige des racines plus profondes que le destin transitoire de ses dirigeants.
Or, depuis le début des années 1990, le tissu qui unissait nos deux nations s’est dramatiquement distendu. Le délitement est d'abord culturel et linguistique. En France, l’apprentissage de l’allemand s’est effondré pour ne plus concerner que moins de 15 % des élèves de l’enseignement secondaire, tandis que le français subit un sort analogue outre-Rhin. Au sein de nos parlements, la relève de figures biculturelles et respectées telles que Wolfgang Schäuble n'a pas été assurée. Certes, des initiatives comme les Rencontres d’Évian, forum informel qui réunit les grands dirigeants économiques des deux rives du Rhin, font figure d’heureuse exception. Mais ce "mini-Davos" bilatéral confirme la règle : si le dialogue persiste au sommet des multinationales, les liens profonds entre nos écosystèmes d’ETI et de PME se distendent. Les jumelages s'essoufflent, et l'histoire industrielle récente, qu’il s’agisse des déboires chroniques de l’A400M ou des blocages actuels de l’Eurodrone, rappelle que la seule volonté politique ne suffit pas lorsque les cultures techniques et les intérêts commerciaux divergent. Parallèlement, les Conseils des ministres franco-allemands se sont transformés en grands-messes bureaucratiques semestrielles, trop souvent privées de suivi opérationnel. Si ce format veut retrouver une utilité, il doit s’affranchir du décorum pour devenir un organe de travail mensuel, axé sur la résolution des contentieux réels.
Ce dépérissement des réseaux d’influence intervient au moment précis où l’équilibre des puissances en Europe subit une modification tectonique. Le pacte implicite de l'après-guerre froide, à l’Allemagne le leadership économique ; à la France le primat militaire et diplomatique, a vécu. La France paie aujourd'hui le prix fort de sa désindustrialisation et d'un laisser-aller budgétaire chronique qui entament gravement sa crédibilité à Berlin. Simultanément, sous l'effet de la guerre en Ukraine et des tensions transatlantiques, l’Allemagne opère sa Zeitenwende. Le déblocage d'un fonds spécial de cent milliards d'euros sur cinq ans pour la Bundeswehr, qui s’ajoute à un budget annuel de 82 milliards d’euros pour le ministère allemand de la Défense, loin devant l’enveloppe annuelle française de 57 milliards, a vocation à remettre en question la primauté militaire conventionnelle de la France au sein de l’Union européenne.
Face à ce double décrochage, des réflexes inquiétants, que l’on pensait appartenir à un passé révolu, réapparaissent. De part et d'autre du Rhin, des discours démagogiques imputent nos insuffisances nationales au comportement du voisin. À Paris, on réveille une rhétorique malsaine fustigeant une Europe prétendument germanisée et soumise aux diktats de Berlin ; à Berlin, on instrumentalise nos dérives budgétaires pour disqualifier d'un ton professoral et condescendant toute vision stratégique française, ravalée au rang d'illusion d'une puissance en déclin.
Il est urgent de purger la relation franco-allemande de son immaturité émotionnelle. Nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d’attendre tous les cinq ans la naissance hypothétique d’un "nouveau couple" à l’Élysée et à la Chancellerie. Il faut sanctuariser le tandem en renforçant les liens directs entre les entreprises, les élus locaux, les administrations et les sociétés civiles, afin de bâtir une infrastructure relationnelle imperméable aux vicissitudes électorales. En clair, il faut structurer un axe franco-allemand capable de résister à des chocs politiques majeurs, que ce soit l'accession de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon à l'Élysée, ou celle de l’AfD d’Alice Weidel à la Chancellerie.
À l’heure où les recompositions géopolitiques imposent à la France de nouer des alliances extrêmement fortes avec la Pologne, l’Italie et le Royaume-Uni, l’entente avec l’Allemagne n’est plus une condition suffisante pour diriger l’Europe. Mais elle demeure indispensable. À ce titre, elle est beaucoup trop importante pour être abandonnée aux humeurs et aux contingences de deux individus.
(*) Jérémie Gallon est essayiste et spécialiste des relations internationales. Il est notamment l’auteur de Henry Kissinger. L’Européen (Gallimard, 2021) et de Georges Pompidou. L’Intemporel (Gallimard, 2025).

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