Guerre des espions sur Telegram : pourquoi le FSB s’en prend à Pavel Durov

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Il a répondu au FSB avec un doigt d’honneur. Pavel Durov, le controversé patron de Telegram, a posté une photo de lui faisant le très provocateur geste face caméra, mercredi 29 juillet, quelques heures seulement après avoir été mis en cause par le célèbre service de sécurité russe.

Le FSB vient d’émettre un mandat d’arrêt contre Pavel Durov, accusant le fondateur de la plateforme de messagerie "d’aider le terrorisme". L’entrepreneur russe encourt une peine maximum de 15 ans de prison s’il venait à être extradé vers la Russie pour y être jugé. Pavel Durov, qui a également la nationalité française et des Émirats arabes unis, vit à Dubaï.

L’amour avec Léonard de Vinci

Les autorités russes reprochent à Telegram de ne pas avoir nettoyé sa plateforme de contenus qui auraient été publiés par les services de renseignement ukrainiens pour recruter des Russes afin de mener des actes de sabotage sur le sol russe.

Le FSB semble particulièrement remonté contre la chaîne Telegram "Leonardo Dayvinchik" ou "Léonard de Vinci". Ce compte n’a rien à voir avec le célèbre inventeur italien du XVe siècle. "Leo", comme il se fait appeler sur Telegram, est un bot censé aider les utilisateurs à trouver des "amis ou plus si affinités".

"Leo", qui existe depuis plus de huit ans, a déjà réussi à séduire plus de 13,5 millions d’internautes, selon le compteur d'abonnés de Telegram. "Je vais t’aider à trouver un partenaire ou plus simplement de nouveaux amis. Est-ce que je peux te poser quelques questions ?", demande ce chatbot à tout nouveau venu dans cette version de Meetic assisté par IA.

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Il semblerait que, depuis au moins un an, ce Léonard de Vinci virtuel ait orienté certains adolescents qui le consultaient non pas vers un(e) partenaire, mais vers des espions ukrainiens.

Le FSB ne précise pas comment les services ukrainiens auraient procédé, mais il a publié les aveux d’une dizaine d’adolescents russes, âgés entre 12 et 22 ans, qui auraient été manipulés.

Tous les témoignages commencent de la même manière : "J'ai rencontré une fille sur Dayvinchik". Ensuite, le récit varie. L’un de ces adolescents explique qu’il pensait aider une fille à choisir un "cadeau en ligne pour son frère" avant d’être contacté par un faux policier russe, et vrai agent ukrainien, qui lui affirmait qu’il avait transmis des informations sensibles à l’ennemi et devait, pour se racheter, mettre le feu à une station-service.

Un autre a accepté d'incendier des installations près d’une ligne de chemin de fer après avoir envoyé une photo d’un hôpital à "une fille". Sauf qu’ensuite, un agent ukrainien a pris le relais, menaçant l’adolescent de frapper l’hôpital dont il avait fourni les coordonnées avec un drone sauf si le jeune russe acceptait d’effectuer une mission de sabotage.

Œil pour œil, ados pour ados

Le FSB assure avoir déjà interpellé 46 jeunes depuis juillet 2025 qui sont, ainsi, tombés entre les mains d’agents ukrainiens. Il exhorte tous ceux ayant été approchés ainsi sur "Leo" à les contacter avant de passer à l’acte s’ils veulent éviter d’être poursuivis en justice.

"C’est sûr que de faire chanter et utiliser des adolescents, parfois très jeunes, est difficilement défendable moralement. Mais les Ukrainiens répondront probablement que, pour eux, la fin justifie les moyens et qu’ils ne font que rendre la monnaie de leur pièce aux Russes", note Jeff Hawn, spécialiste des questions de sécurité à la London School of Economics.

Les espions russes ont en effet été pris la main dans le sac à faire exactement pareil il y a un peu plus d’un an. Des adolescents ukrainiens avaient été recrutés par des espions russes sur Telegram qui leur proposaient des "missions" à remplir un peu partout en Europe, comme s’il s’agissait d’un jeu à la Pokemon Go. Sauf qu’à la fin, ces adolescents ont déclenché de vrais incendies, que ce soit dans un magasin Ikea en Lituanie ou près d’une caserne de l’armée ukrainienne à Kiev.

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Pavel Durov a un message pour nous Image de couverture : Pavel Durov a un message pour nous © France 24 / Pavel Durov / Le Point

06:44

"Les services de renseignement des deux pays utilisent de manière similaire Telegram pour trouver des individus à recruter. Ils visent en priorité les populations les plus fragiles", explique Ryhor Nizhnikau, spécialiste des pays de la sphère de l’ex-Union soviétique qui a travaillé sur les opérations des services de renseignement depuis le début de la guerre en Ukraine.

"Auparavant ces agents russes ou ukrainiens visaient des seniors, pas forcément au fait des nouvelles technologies et facilement manipulables, notamment dans le cas d’arnaques financières", souligne cet expert. Avec les adolescents, c’est un peu différent. Ils sont certes plus au fait de la technologie, mais "ils sont souvent plus fragiles et tout particulièrement ceux qui vont vers des applications de rencontre, à la recherche d’un lien affectif, ce qui en fait des proies faciles pour des agents entraînés", estime Jeff Hawn.

Les agents ukrainiens ne les utilisent pas seulement pour des actes de sabotage, d’après le FSB. Les adolescents peuvent également servir à prendre des photos de cibles potentielles, soulignent les experts interrogés.

Choc psychologique

"Leo" n’est "sûrement pas le seul compte sur Telegram avec lequel ces espions cherchent à recruter des Russes", assure Jeff Hawn. Mais c’est probablement l’un des plus populaires, ce qui en fait un bon exemple à utiliser par le FSB.

Ces 46 interpellations ne signifient pas pour autant que les adolescents sont devenus une arme de choix entre les mains des espions ukrainiens. La principale limite est que ces jeunes ne sont pas entraînés pour ce genre d’opération et qu’ils "ne seront jamais aussi efficaces qu’un drone pour faire exploser un chemin de fer ou mettre le feu à une installation", souligne Ryhor Nizhnikau.

Pour cet expert, les espions ukrainiens se servent de ces adolescents en priorité pour "l’effet psychologique". "C’est une manière de dire à la population que ce ne sont pas seulement les hommes déjà adultes et en âge de combattre qui se retrouvent entraînés dans cette guerre, mais également les plus jeunes et que l’État russe n’arrive pas à les protéger", souligne Ryhor Nizhnikau.

C’est probablement la raison pour laquelle le FSB s’en prend à Pavel Durov. D’un côté, "les autorités russes donnent l’impression de faire quelque chose pour empêcher ça", estime Jeff Hawn. De l’autre, "c’est aussi un moyen de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre qu’eux", ajoute Ryhor Nizhnikau.

Cette publicité autour des interpellations d’ados intervient également à un moment opportun pour le Kremlin. Pour Ryhor Nizhnikau, cette chasse aux espions ukrainiens sur Telegram "offre un argument supplémentaire aux autorités qui cherchent à interdire ou censurer l’accès à cette messagerie". C’est une manière de dire : "Regardez à quel point c’est dangereux pour vos enfants".

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