Guerre en Ukraine : pourquoi des camions russes arborent un camouflage zébré

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"Tentative de brouiller le système de guidage des drones ennemis", note un blogueur russe en légende d’une photo montrant un camion russe KamAZ recouvert de motifs zébrés, partagée sur Telegram.

Une image partagée sur Telegram le 31 mai 2026 montre un camion russe Kamaz recouvert de rayures noires et blanches. Source : Telegram / @milinfolive_man

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Depuis fin mai, plusieurs blogueurs prorusses mettent en avant ce dispositif qui viserait selon eux à tromper les "systèmes de poursuite automatique des drones ennemis", en particulier ceux des "drones modernes, dopés à l'IA".

"L'objectif est très certainement de compliquer le ciblage des drones", confirme James Patton Rogers, expert en drones à l'université américaine Cornell. "Les véhicules logistiques figurent parmi les cibles les plus importantes en Ukraine, et les deux camps recourent de plus en plus à des drones et à des systèmes assistés par l'intelligence artificielle pour les localiser et les suivre."

Un blogueur russe affirme qu’il s’agit de semer la confusion chez les drones Hornet, "qui sont guidés en phase finale à l’aide de l’IA". Ce drone à moyenne portée, de fabrication américaine, est au cœur d’une nouvelle stratégie ukrainienne visant à cibler la logistique russe.

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"Bloquer le processus de reconnaissance"

Ce camouflage, caractérisé par un enchevêtrement de rayures irrégulières aux couleurs contrastées, a un nom : le camouflage disruptif, ou "dazzle" ("éblouir", en anglais). Branka Marijan, chercheuse au Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale (Cigi) et au Project Ploughshares, au Canada, explique :

"Le camouflage ‘dazzle’ ne cherche pas vraiment à cacher l’objet, mais plutôt à embrouiller celui qui le regarde. L'idée, c'est que ces motifs perturbent votre capacité à évaluer la forme réelle de l'objet, sa taille ou sa direction.

Les systèmes d’intelligence artificielle ont été entraînés à reconnaître des formes et des profils visuels spécifiques. Mais si vous modifiez radicalement l'aspect visuel de ce camion, il se peut qu'il ne corresponde tout simplement à rien dans les données d'entraînement du système. Cela bloque le processus de reconnaissance.

Pour les Russes, c'est un moyen relativement rapide et économique à déployer à court terme pour compliquer le ciblage."

Cette technique n’est pas nouvelle. Elle a été développée pendant la Première Guerre mondiale par un artiste britannique, Norman Wilkinson, détaille Lauren Kahn, experte au Centre pour la sécurité et les technologies émergentes (CSET) de l'université de Georgetown :

"Les navires étaient peints ainsi pour créer des illusions d'optique. À l'époque, cibler un navire impliquait d'interpréter des indices visuels, comme la hauteur des mâts ou l'angle de la proue, pour estimer sa vitesse et son cap.

C'était la première fois que les sous-marins étaient utilisés à si grande échelle, et ils rendaient les navires de surface plus vulnérables que jamais. Plutôt que de chercher à les faire passer totalement inaperçus, le camouflage 'dazzle' s'efforçait de rendre difficile pour les sous-mariniers d’obtenir une solution de tir précise."

L'USS West Mahomet, utilisé comme navire auxiliaire dans la marine américaine, recouvert d'un camouflage "dazzle" en 1918. L'USS West Mahomet, utilisé comme navire auxiliaire dans la marine américaine, recouvert d'un camouflage "dazzle" en 1918. © Fonds du Bureau des navires, Archives nationales des États-Unis

Efficacité incertaine

L’efficacité de ces camouflages en Ukraine fait cependant débat. "Il est peu probable que ces tentatives visant à brouiller la silhouette [des camions] aient une incidence sur les algorithmes d'IA actuels utilisés dans les drones kamikazes, mais seule la pratique permettra de le confirmer", estime l'un des blogueurs militaires russes mentionnés précédemment.

Des images partagées sur Telegram le 1er juin 2026 montrent des camions russes avec un camouflage “dazzle”. Source : Telegram / @milinfolive_man

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Pour Branka Marijan, l'efficacité du dispositif dépendra du type de capteur utilisé par le drone :

"Selon les informations disponibles, les drones ukrainiens utiliseraient une combinaison de caméras électro-optiques et d'imagerie thermique. Les capteurs thermiques détectent les signatures thermiques des moteurs et des corps plutôt que des motifs. Si c'est le principal mode de détection, le camouflage 'dazzle' n'offrirait que très peu de protection, car il ne modifie pas l'apparence d'un véhicule dans l'infrarouge."

Nick Reynolds, chercheur sur la guerre terrestre au Royal United Services Institute (Rusi), pointe également plusieurs facteurs qui détermineront le succès éventuel de cette stratégie :

"D'abord, la fidélité des capteurs et la sophistication des algorithmes. Ensuite, la manière dont les capteurs électro-optiques sont combinés aux caméras thermiques, et la nature de la peinture : est-elle associée à un camouflage thermique ou permet-elle en elle-même de réduire la signature thermique ?"

Cette efficacité est d’autant plus incertaine que l’Ukraine pourrait s’adapter à cette expérimentation en mettant à jour ses algorithmes une fois que les drones auront rencontré suffisamment de camions camouflés, souligne Lauren Kahn. Mais ce ne serait pas sans risques : un drone "trop" entraîné sur un motif pourrait confondre des éléments qui y ressemblent, "un logo sur un véhicule civil, par exemple, ou une inscription sur un bâtiment", estime Branka Marijan.

"Jeu du chat et de la souris"

En 2023 déjà, des images avaient montré des bombardiers russes recouverts de pneus. Des observateurs, dont la publication spécialisée The War Zone, avaient alors émis l’hypothèse que l’objectif était de perturber les systèmes de guidage des missiles de croisière et des drones ukrainiens recourant à la reconnaissance d’images.

Un an plus tard, Schuyler Moore, alors directrice de la technologie du Commandement central américain, revenait sur ce cas lors d’une conférence sur l’IA. "Si vous cherchez un avion et que vous mettez des pneus sur les ailes, de nombreux modèles de vision par ordinateur ont du mal à identifier qu'il s'agit d'un avion", déclarait-elle.

Des images satellite MAXAR publiées en septembre 2023 montraient la présence de pneus sur des bombardiers russes à la base aérienne russe d’Engels-2.

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Pour Lauren Kahn, ce recours au camouflage "dazzle" n’est ainsi que la "dernière étape en date d’un jeu du chat et de la souris" à l’œuvre depuis le début du conflit :

"L'utilisation massive des drones a poussé à investir dans la guerre électronique pour les contrer. L'amélioration de cette guerre électronique a ensuite poussé les développeurs à concevoir des systèmes capables d'opérer sans liaison radio vulnérable au brouillage.

Paradoxalement, cela a aussi poussé l'Ukraine à revenir à des solutions plus rudimentaires, comme relier les drones FPV à des câbles en fibre optique – une méthode utilisée bien avant l'avènement de systèmes comme le GPS. Le camouflage ‘dazzle’ suit la même logique : une idée ancienne qui retrouve sa pertinence dans un environnement technologique en pleine mutation."

Pour Branka Marijan, cette stratégie s’inscrit aussi dans une logique de guerre d’usure. "Il s’agit d'accumuler les petits avantages, d'épuiser les ressources de l'adversaire et de le forcer à s'adapter."

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