Carcasses de bus calcinées, appartements incendiés et débris de verre jonchant le bitume : au lendemain d'une nuit de chaos, Belfast porte mercredi 10 juin les stigmates d'une explosion de colère rarement vue depuis les émeutes de l'été dernier. À l'origine de ce déchaînement, une violente tentative de meurtre qui a ravivé le débat sur l'immigration en Irlande du Nord et déclenché une vague d'attaques visant des logements occupés par des migrants.
Tout a commencé sur les réseaux sociaux, où a été massivement diffusée la vidéo de l'agression survenue lundi soir. Ces images, qui ont choqué le Royaume-Uni, montrent un homme assis sur sa victime, en sang, lui assénant plusieurs coups. Grièvement blessée, la victime a perdu un œil. Le suspect, un réfugié soudanais de 30 ans arrivé au Royaume-Uni via la France et la République d'Irlande en 2023, a comparu mercredi devant un juge. Placé en détention provisoire, il est notamment poursuivi pour tentative de meurtre. La police a écarté à ce stade la piste terroriste.
Malgré les appels au calme lancés par la famille de la victime, la colère s'est rapidement propagée dans les rues. Des centaines de manifestants, souvent masqués, ont pris pour cible des habitations occupées par des personnes d'origine étrangère, obligeant les pompiers à en évacuer les résidents. Craignant de nouveaux débordements, les autorités ont multiplié les mesures de précaution : des écoles ont renvoyé leurs élèves dès la mi-journée mardi, tandis que les réseaux de bus et de trains ont interrompu leurs services plus tôt que prévu.
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Les appels à manifester avaient été relayés par des figures d'extrême droite, notamment le militant Tommy Robinson, et par le milliardaire américain Elon Musk. Plusieurs responsables ou sympathisants de formations anti-immigration, dont Reform UK de Nigel Farage et Restore Britain, parti dirigé par Rupert Lowe, ont également dénoncé la politique migratoire du gouvernement travailliste ainsi que celle de ses prédécesseurs conservateurs.
Cette crise replonge l'Irlande du Nord dans un cycle de tensions récurrentes, après les émeutes massives de l'été 2024 et celles de juin 2025. Comment ce territoire, encore marqué par les cicatrices de son passé, est-il devenu l'épicentre d'une telle colère identitaire ? Éléments de réponse avec Fabrice Mourlon, professeur à l'université Sorbonne-Nouvelle et spécialiste de l'Irlande du Nord.
France 24 : L'Irlande du Nord est secouée par des manifestations xénophobes d'une rare violence. Comment l'expliquer ?
Fabrice Mourlon : Il faut d'abord comprendre que l'Irlande du Nord n'est pas historiquement un pays d'immigration. Les premières vagues notables ne datent que de la période du "Tigre celtique" [celle du boom économique, NDLR], entre les années 1990 et 2000. Jusqu'alors, la population n'était composée que de Nord-Irlandais, quelques expatriés français ou espagnols, et des étudiants étrangers. Depuis quelques années, de nombreux migrants arrivent d'Afrique et du Moyen-Orient pour entrer au Royaume-Uni, et leur présence dans les rues de Belfast est très visible.
Dans une société qui a fonctionné pendant 35 ans de conflit autour de seulement deux communautés – catholiques et protestants –, la personne extérieure devient le bouc émissaire parfait. C'est un mécanisme anthropologique classique, mais qui est ici démultiplié par les traumatismes non résolus. Un discours de rejet s'est installé. Quand vous discutez avec les habitants à Belfast, certains sont convaincus par exemple que l'État loge ces migrants dans des hôtels aux frais du contribuable.
Les appels à manifester avaient été relayés par des figures de l'extrême droite, notamment le militant Tommy Robinson. Quel est leur ancrage réel en Irlande du Nord ?
Ce lien n'est pas nouveau. Pendant le conflit, il existait déjà des passerelles entre certains groupes d'extrême droite britanniques et des paramilitaires loyalistes [protestants attachés à la Couronne britannique, NDLR]. Aujourd'hui, on assiste à une malheureuse normalisation de ces idées. Des partis locaux très radicaux, comme la Voix unioniste traditionnelle (TUV), sont proches de ces mouvances. En parallèle, des partis anti-immigration comme Reform UK tentent activement d'étendre leur influence sur place. Nigel Farage, le chef de file de Reform UK, profite de ces mouvements de colère pour mettre le feu aux poudres et les instrumentaliser. Le lien avec l'extrême droite, qui était plus fin auparavant, est en train de se renforcer.
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Qui sont ces manifestants, souvent masqués, qui brûlent des véhicules et attaquent des maisons ?
On peut imaginer qu'il y a, d'un côté, d'anciens paramilitaires loyalistes : ils sont en train de reprendre du service, de s'activer, et se tournent naturellement vers les mouvements d'extrême droite. De l'autre, il peut y avoir une instrumentalisation de la jeunesse. L'Irlande du Nord reste l'une des régions les plus pauvres du Royaume-Uni. Toute une génération de gamins n'a pas connu le conflit direct, mais subit ses effets par ricochet. Nombre d'entre eux sont dans un désarroi total, désœuvrés, sans emploi, et pour beaucoup touchés par la drogue. De manière générale, les Irlandais du Nord se bagarrent toujours pour la même chose : les aspects économiques, sociaux, et des institutions qui fonctionnent mal. Il y a une lassitude.
Quel rôle jouent le Brexit et l'instabilité des institutions locales dans la crise actuelle ?
Le Brexit a tout bouleversé. Dans les années 2000, après les accords de paix de 1998, les tensions se sont apaisées, et la situation économique s'améliorait grâce, notamment, aux fonds de l'Union européenne. Le Brexit a ravivé la question de la frontière avec la République d'Irlande, ce que les unionistes perçoivent comme une menace directe de réunification. À cela s'ajoute une immense déception : Boris Johnson leur avait fait des promesses qui n'ont jamais été tenues. Aujourd'hui, l'exécutif local – mené par la Première ministre nationaliste Michelle O'Neill et la vice-Première ministre unioniste Emma Little-Pengelly – fait ce qu'il peut, mais les institutions politiques subissent des blocages chroniques. Lorsque le gouvernement est paralysé, les budgets ministériels sont gelés, ce qui détériore les services publics au quotidien. De plus, le fait que le parti nationaliste Sinn Féin rabâche constamment qu'il faut une réunification immédiate de l'île ne fait qu'aliéner et crisper une partie de la communauté unioniste. Les gens en ont marre d'être mal gouvernés, ils aspirent à une vie normale, d'où la colère qui peut vite monter.
Les autorités craignent une extension des violences. Sommes-nous face à un embrasement durable ou à une crise passagère ?
Les réseaux sociaux jouent un rôle crucial et extrêmement dangereux : ils ont le pouvoir d'enflammer instantanément une situation à partir d'une vidéo, même si parfois le soufflet retombe au bout de quinze jours. Le calendrier joue aussi contre nous. Nous approchons du 12 juillet, la période où les orangistes protestants défilent à Belfast pour commémorer la victoire du roi Guillaume III sur le roi catholique en 1690. Historiquement, avec la construction de monticules de cagettes auxquels ils mettent le feu, c'est une période de l'année déjà très propice aux émeutes. L'année dernière, c'est aussi en juin qu'a eu lieu une série d'émeutes racistes. Cependant, il faut rappeler que les Nord-Irlandais vivent en paix depuis 28 ans et refusent de voir le pays déraper à nouveau.



