« J’ai su dès l’enfance que la danse était connectée à l’âme » : Crystal Pite, sans doute la femme chorégraphe la plus demandée au monde

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PORTRAIT - Elle crée pour résister avec puissance et émotion au désordre qui nous entoure, et aime chercher la vérité au plus près des corps. Aussi célèbre qu’économe de ses prises de parole, la chorégraphe canadienne sera à l’affiche ce printemps à Paris avec deux de ses ballets.

Crystal Pite ? Ce seul nom met les compagnies et les amateurs de danse en émoi. Depuis qu’elle a créé The Seasons’ Canon sur la partition de Max Richter, à la demande de Benjamin Millepied pour le Ballet de l’Opéra de Paris, elle est sans doute la femme chorégraphe la plus demandée au monde. Elle ne cède pas. Ses créations sont rares. On reverra ce printemps son Seasons’ Canon au palais Garnier et, dans la série « TranscenDanses » du Théâtre des Champs-Élysées, on découvrira Frontier qu’elle a créé pour le Ballet British Colombia (BC) en 2024, duquel elle est chorégraphe associée. La Canadienne a 55 ans, deux enfants, un groupe de danseurs à elle, Kidd Pivot, sur lesquels mener ses recherches. Les quitter est une forme de sacrifice. D’autant que la « vieille Europe » est vraiment loin. Elle vit à Vancouver, de l’autre côté du monde, non loin de l’endroit où elle est née.

Je n’ai pas décidé d’être chorégraphe, je l’ai toujours été

Crystal Pite

La danse ? Elle l’a en elle : « Je n’ai pas décidé d’être chorégraphe, je l’ai toujours été. Et j’ai su dès l’enfance que la danse était connectée à l’âme et permettait de l’explorer : à cause de la joie dont elle m’emplissait », dit-elle avec un débit de mitraillette, comme si les mots forçaient son naturel. Les interviews, ça n’est pas sa tasse de thé. Tout est dit dans ce qu’elle crée. Les mots ne lui servent qu’à questionner les corps pour mieux faire œuvre de danse. Elle est liée à cette manière de s’exprimer depuis l’enfance. Dans sa famille, tout le monde créait avec les mains, des objets, des costumes, des jouets. « J’avais le sentiment que le faire avec tout le corps était connecté à cette pratique de la danse dont j’aimais déjà qu’elle ne laisse pas de traces matérielles. L’éphémère est une métaphore de la vie. La danse, par cette combinaison de présence et d’absence, parle de nos attachements aussi profonds que nos désirs de lâcher prise. »

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Elle a grandi, mais gardé le cap. Au reste, elle ne change pas, comme s’il s’agissait d’honorer son prénom dans une forme de constance. Avec son visage de madone et son regard de ciel d’été têtu, elle sonde les corps comme s’ils étaient transparents. En eux, elle voit des lieux de mémoire et d’infini. En travaillant, elle cherche toujours un peu plus loin ce qu’on peut en extraire, de création, de vivant, de vérités évoquées avec leur potentiel de puissance.

L’improvisation dans la création

Crystal a aiguisé son appétit de chorégraphe en commençant comme danseuse. Au Ballet British Columbia de Vancouver, où elle entre à 17 ans, elle rencontre William Forsythe et le suit au Ballet de Francfort. « Il était clair qu’elle essayait déjà ses idées de chorégraphe dans les improvisations qu’elle proposait à la demande de Bill », dit Emily Molnar, qui traverse le monde avec elle pour danser chez Forsythe, et dirige aujourd’hui le Nederlands Dans Theater, à La Haye, dont Pite est également chorégraphe associée.

Pour un danseur, se trouver avec elle en studio demande de s’investir. Elle arrive avec un plan qui évolue beaucoup. Un solo, par exemple, à partir duquel elle demande d’improviser seul ou à plusieurs. À mesure qu’elle s’étoffe, la phrase se déforme et se reforme, sous-tendue de mouvements nés de l’émotion surgie des images ou des mots qu’elle suggère aux danseurs pour inspirer leur création.

Crystal Pite à l’Opéra Garnier. JOEL SAGET/AFP

Son travail de chorégraphe revient sans cesse aux questions qui la hantent : elle dessine les relations entre les personnes, et entre ces dernières et le monde sous la forme de vastes constellations, dont tous les membres sont interconnectés et entre lesquelles le mouvement se propage. « J’ai l’impression que la danse crée un corps collectif et permet de montrer l’humanité comme un cosmos d’êtres dont nous n’avons pas toujours conscience », dit-elle. S’ensuivent des ballets aux allures de symphonies de corps avec effets dominos, décalés, érection et destruction de lignes, diagonales jetées à toute force d’un fond de scène vers le public, qui a alors la sensation que la danse agit comme un flux.

À partir de ce système, Crystal Pite peut s’attaquer à tout ce qui, selon elle, ravage l’harmonie de la Terre et contre lequel elle se veut en résistance : la crise climatique dans Figures in Extinction, coécrit avec le metteur en scène Simon McBurney, splendeur de l’édition 2025 de Montpellier Danse pour le Nederlands Dans Theater, les migrants dans Light of Passage, tornade poignante écrite pour le Royal Ballet de Londres et repris par le Ballet national de Norvège. Pour autant, la chorégraphe nous fait la grâce de ne pas se prendre pour une donneuse de leçons : « L’acte de créer doit ménager l’optimisme. Il y a un équilibre entre le contexte et le fait de faire de l’art à son sujet », dit-elle, précisant que créer une œuvre est la seule chose de bien qu’elle puisse offrir en réponse aux désordres du monde.

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Une dimension poétique et esthétique

Dans son travail, Crystal Pite ménage une dimension poétique et esthétique qui saute immédiatement aux yeux. C’est l’espace laissé au spectateur pour y entrer, se faire empoigner et voguer dans un univers vaste qui n’a rien de gratuit, puisqu’il en pose les questions psychologiques et sociales. Simon McBurney se souvient de son saisissement lorsqu’il a découvert pour la première fois son travail : « Nous vivons dans un monde où il est si difficile de se faire entendre ! Il est rare de trouver des œuvres qui vous invitent à sentir et vous ouvrent tous les sens pour les écouter. » Pite est rompue à cet exercice.

L’autre versant de son travail, qu’elle développe avec son groupe Kidd Pivot et le metteur en scène Jonathon Young, explore un côté plus théâtral. Les danseurs remuent les lèvres comme s’ils disaient un texte, et leurs gestes articulent ce qu’ils disent, comme si le corps entier parlait. Une manière de rendre éloquent ce décalage inscrit entre le corps et les mots, et qui la pousse indéfiniment à chercher la vérité au plus près des corps. On sait, depuis Martha Graham, qu’ils ne mentent jamais.

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