LE FIGARO DEMAIN - À rebours de la tendance «no kids», ces espaces de jeu non aménagés entendent encourager l’autonomie et l’activité libre des plus jeunes dans l’espace public, dont ils ont quelque peu disparu.
Passer la publicité Passer la publicitéPont de Claix (Isère)
Une scie à la main, Ranim, 12 ans, découpe des planches pour sa cabane en palettes. Depuis le début des vacances, l’adolescente vient presque tous les jours : dans ce quartier prioritaire de la politique de la ville à Pont-de-Claix, près de Grenoble, un bout de prairie au pied des immeubles a été investi le temps de l’été par un «terrain d’aventure». Imaginé au Danemark il y a un siècle avant de s’étendre en Europe à partir de 1950, son principe est de proposer dans l’espace public un terrain de jeu libre sans aménagement préalable.
En déclin ces dernières décennies, le concept connaît depuis dix ans un renouveau en France sous l’impulsion des Ceméa (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active), pour répondre à l’effacement des têtes blondes dans des rues inadaptées à leur réalité et contrer le phénomène des «enfants d’intérieur» : une expression forgée par deux géographes néerlandais pour désigner le déclin du temps qu’ils passent en extérieur et en autonomie – du fait entre autres de la place croissante de la voiture en ville, du rôle des écrans et d’une perception du risque accrue chez les parents. S’ils prennent des formes différentes, les terrains d’aventure ont en commun des principes de gratuité, d’ouverture à tous sans restriction d’âge et d’accessibilité sans inscription. Selon les cas, ils fonctionnent soit pendant les vacances scolaires soit un ou deux jours par semaine, en général du printemps à l’automne.
«Permis de bricoler»
Comme chaque participant au terrain d’aventure – y compris les adultes – Ranim a dû passer un «permis de bricoler» pour pouvoir utiliser les outils mis à disposition par les animateurs qui veillent sur le lieu. Elle pourra ensuite s’en servir pour réaliser des constructions avec les matériaux de récupération mis à disposition. Mais bricoler n’est pas obligatoire : «les visiteurs peuvent aussi ne rien faire, regarder ou s’occuper autrement en lisant, en dessinant», explique Jean-François Trochet, coordinateur du terrain d’aventure de Pont-de-Claix.
On voit se reformer sur le terrain d’aventure une microsociété. (...) Petit à petit, on crée un espace démocratique autogéré dont les enfants peuvent se sentir citoyens
Théo Larriveau, Ceméa Bourgogne-Franche-ComtéDans le Val-de-Marne, Gurvan Bricaud s’apprête avec son association d’éducation populaire Tous les maquis à en lancer un à son tour : «il y aura aussi un potager expérimental, dont la logique sera la même que pour le bricolage». L’idée étant qu’à rebours des parcs aseptisés urbains conçus par les adultes, les enfants pensent leur propre espace de jeu et l’investissent comme bon leur semble. Ranim apprécie cet espace de liberté : «je me sens bien ici, je suis tranquille, je m’échappe un peu de ma famille». Si les adultes sont les bienvenus, «ils doivent comprendre qu’ils ne sont pas là pour intervenir ou expliquer quoi que ce soit aux enfants», poursuit Gurvan Bricaud.
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Cette démarche d’appropriation demande un peu d’acculturation, explique Théo Larriveau, du Ceméa Bourgogne-Franche-Comté, car «les enfants sont habitués à ce que les animateurs leur proposent des activités et qu’elles soient cadrées». Mais au fur et à mesure, a-t-il pu observer, «on voit se reformer sur le terrain d’aventure une microsociété, de la fabrication d’objets à la prise de responsabilité et d’initiative (tenir le magasin, par exemple,) en passant par les conflits autour de la propriété privée. Petit à petit, on crée un espace démocratique autogéré dont les enfants peuvent se sentir citoyens». L’idée est aussi de générer un espace de rencontre et de cohésion sociale dans des zones qui en manquent – que ce soit pour des raisons sociales et urbaines dans un quartier prioritaire de la ville, ou du fait d’un isolement géographique en zone rurale, «où il faut souvent faire 30 ou 40 minutes de voiture pour aller au cinéma», explique Théo Larriveau, qui a lancé un terrain d’aventure itinérant dans sa région.

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