"Je suis un prisonnier d'opinion" : à Bakou, l'opposant Karimli jugé pour "tentative de coup d'État"

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Il est l’une des principales figures de l’opposition démocratique en AzerbaïdjanAli Karimli, chef du Parti du front populaire d’Azerbaïdjan (PFPA), comparaît à partir de mercredi 10 juin à Bakou pour "tentative de coup d'État" en vertu de l’article 278-1 du Code pénal azerbaïdjanais. Selon ses avocats, il encourt de 12 à 20 ans de prison. 

L'ancien secrétaire d'État, emprisonné depuis le 1er décembre 2025, dénonce "des accusations entièrement fabriquées et motivées par des raisons politiques”.

Ali Karimli défie depuis trois décennies le régime autoritaire des Aliev, au pouvoir dans cette ancienne République soviétique. Après Heydar, ex-général du KGB, c'est son fils Ilham qui dirige ce pays stratégique et riche en hydrocarbures depuis 2003.

Actuellement incarcéré au centre de détention du Service de sécurité d’État, un établissement hautement sécurisé accueillant selon Amnesty International les prisonniers politiques, France 24 a pu transmettre des questions à Ali Karimli à la veille de son procès, par l’intermédiaire de ses avocats.

France 24 : Vos avocats ont-ils accès au dossier de l’accusation pour préparer votre défense ?

Ali Karimli Il n’y a aucune véritable enquête me concernant. Quoi qu’ils construisent et quelle que soit la manière dont ils le font, ni moi ni mes avocats n’en avons connaissance.

Je me suis consacré à la cause de la démocratie et de la liberté d’expression dans mon pays. Je me suis opposé à l’instauration d’un régime autoritaire en Azerbaïdjan et j’ai cherché à organiser et mobiliser la société par des moyens pacifiques. J’ai été faussement accusé et emprisonné en raison de mes convictions politiques et de mon engagement à les défendre. Je n’ai commis ni crime ni même une infraction administrative. Par conséquent, je me considère comme un prisonnier d’opinion.

Craignez-vous pour votre famille ou pour votre vie ?

Compte tenu des décès suspects et inexpliqués de prisonniers politiques en détention ces dernières années [le 12 décembre dernier, les autorités ont annoncé le “suicide” en détention d’Elbayi Karimli, un activiste de 22 ans, NDLR], et étant donné l’hostilité évidente à mon égard, je ne peux exclure une menace pour ma vie. J’ai déjà été soumis à des tortures sévères sur ordre du président Aliev et emprisonné sur la base d’accusations fabriquées entraînant des peines lourdes. Il serait irresponsable de négliger la possibilité d’un danger supplémentaire.

Je tiens à affirmer que je ne crains ni les fonctionnaires ordinaires ni les autres détenus. Une telle menace ne pourrait survenir que si des instructions étaient données au plus haut niveau politique par Aliev lui-même. Le système créé en Azerbaïdjan est si hiérarchisé qu’aucun fonctionnaire ou institution de l’État ne serait en mesure de refuser un tel ordre.

Je tiens également à souligner que je ne souffre d’aucune maladie mortelle, et que le suicide n’est pas quelque chose qui pourrait me concerner. J’ai l’intention de consacrer ma vie au service de mon peuple. Je suis plus déterminé que jamais. Je ne considère pas l’emprisonnement comme la fin du chemin mais plutôt comme une nouvelle phase de la lutte. Je continue à utiliser toutes les opportunités disponibles pour défendre mes convictions et poursuivre la cause à laquelle j’ai dédié ma vie.

Par conséquent, si je ne sortais pas vivant de prison, tout le monde devra comprendre qu’il s’agit d’un assassinat politique.

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Comprenez-vous pourquoi les médias européens vous comparent parfois à Alexeï Navalny ?

Je ne me suis jamais comparé à Alexeï Navalny [l’un des principaux leaders de l’opposition russe, mort en détention en février 2024, NDLR]. Je ne peux que spéculer sur les raisons qui les poussent à le faire. Depuis plus de dix ans, j’ai dirigé certaines des plus grandes manifestations d’opposition en Azerbaïdjan, autorisées ou non. Malgré des pressions et des persécutions intenses, je n’ai jamais abandonné mes principes, ni gardé le silence. J’ai contribué à construire et à maintenir l’unité du Parti du front populaire et du Conseil national, la plus grande coalition démocratique d’opposition organisée du pays. J’ai constamment critiqué le régime autoritaire, tant au niveau national qu’international.

Je suppose que c’est en raison de ce rôle, et parce que les observateurs reconnaissent que ma sécurité pourrait être menacée, que certains journalistes font le parallèle avec Navalny.

Êtes-vous suffisamment soutenu par l’Union européenne ?

Immédiatement après mon arrestation, le Parlement européen a appelé à ma libération et à celle des 400 autres prisonniers politiques. Je l'en remercie, tout comme l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) qui, notamment après la révélation de la pseudo-"diplomatie du caviar”, a adopté une position de principe contre les violations des droits humains et la répression des libertés en Azerbaïdjan.

Malheureusement, les gouvernements des pays européens et la Commission européenne ont réagi à la répression avec une grande prudence et retenue.

D’un côté, il y a l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la menace qui en découle pour la sécurité européenne. L’Europe doit désormais réfléchir sérieusement à son réarmement. Elle est également confrontée à des crises récurrentes en matière de gaz, de carburants et d’énergie, ainsi qu’à des difficultés économiques plus larges. L’ordre mondial a été bouleversé, et la realpolitik ainsi que les régimes autoritaires sont devenus des tendances à la mode, ce qui influence inévitablement les décideurs européens.

Bien que je comprenne ces défis énormes, je ne crois pas qu’ils justifient l’abandon des principes démocratiques. L’Europe a toujours été plus forte en restant fidèle à l’État de droit, aux droits humains et aux valeurs démocratiques. Ces principes peuvent ne pas toujours sembler pragmatiques à court terme, mais sur le long terme, ils sont le fondement du succès et de la crédibilité de l’Europe. Je crois que l’Europe pourrait apporter un soutien bien plus fort aux valeurs démocratiques en Azerbaïdjan.

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Les besoins énergétiques de l’Europe sont-ils un frein ?

L’idée selon laquelle l’Europe serait fortement dépendante du gaz azerbaïdjanais est quelque peu exagérée. Je reconnais que l’Europe a besoin des ressources énergétiques azerbaïdjanaises et du gaz azerbaïdjanais. Cependant, cette dépendance est mutuelle. L’Azerbaïdjan a également besoin du marché européen pour vendre son gaz. Notre gaz est transporté par des gazoducs, pas par des tankers, et nous avons actuellement peu de marchés alternatifs. Ce commerce est mutuellement bénéfique, mais cela n’oblige pas l’Europe à fermer les yeux sur la répression en Azerbaïdjan. L’Europe peut continuer ses échanges tout en exigeant que l’Azerbaïdjan respecte les conventions et engagements internationaux qu’il a signés.

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Quelle est aujourd'hui l’influence de la Russie sur l’Azerbaïdjan ?

Il y a encore un an et demi, les relations entre Poutine et Aliev étaient un exemple d’alliance. Bien qu’elles se soient détériorées, l’Azerbaïdjan reste intégré dans les structures politiques et institutionnelles dirigées par la Russie, et reste un allié de la Russie. Il est toujours membre de la Communauté des États indépendants (CEI) [fondée en décembre 1991 et regroupant onze des Républiques de l'ex-URSS], dirigée par la Russie, et n’a aucune intention d’en sortir. Les écoles en langue russe, un instrument important du soft power russe, continuent de fonctionner en Azerbaïdjan.

Les gouvernements actuels de la Russie et de l’Azerbaïdjan s’opposent aux valeurs occidentales et à la démocratie. Je ne serais pas surpris si Poutine et Aliev publiaient à nouveau des déclarations communes sur le Caucase du Sud [qui regroupe Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan, NDLR].

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Comment caractériseriez-vous les relations avec la France ?

Les relations entre la France et l’Azerbaïdjan suivent un cycle : parfois elles deviennent très tendues et frôlent la rupture ; puis les dirigeants se réconcilient, les problèmes sont résolus.

Je pense que beaucoup de ces problèmes sont apparus pendant la deuxième guerre du [Haut-]Karabakh [du 27 septembre au 10 novembre 2020], lorsque la France était perçue comme alliée de l’Arménie. Heureusement, la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est désormais terminée et un accord de paix est en cours de conclusion. La France devrait repenser sa politique envers le Caucase du Sud en conséquence.

La France ne devrait plus formuler sa politique envers l’Azerbaïdjan principalement à travers le prisme de l’Arménie. En tant qu’un des États leaders de l’Europe, elle devrait adopter une approche plus équilibrée et indépendante. Cette politique devrait comporter deux volets : comme elle l’a fait avec l’Arménie, elle devrait soutenir la souveraineté de l’Azerbaïdjan face aux menaces émanant de la Russie et elle devrait fortement soutenir les valeurs européennes, les processus démocratiques et l’intégration européenne.

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