Jean-Jacques Hublin : « La préhistoire est un inévitable miroir du présent »

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La science préhistorique surgit presque du jour au lendemain au XIXe siècle. Quels furent les effets sur la société ?

On a du mal à imaginer aujourd’hui ce que cette irruption d’un monde insoupçonné a pu produire sur le public. Le mythe d’origine des sociétés occidentales, c’était la Bible. Pour n’importe quel Européen du début du XIXe siècle, Adam et Ève étaient à l’origine de l’humanité. La remise en cause commence dans les années 1840 avec les premiers travaux de Jacques Boucher de Perthes. Elle culmine dans les années 1850 avec la découverte de Néandertal en Allemagne, puis la publication par Charles Darwin de ses thèses sur l’évolution des espèces. Un monde merveilleux, très exotique, surgit sous les pieds des Parisiens ou des Londoniens. Alors qu’on n’en connaît à peu près rien, il y a tout de suite une production littéraire, avec des ouvrages qu’on appellerait aujourd’hui des docu-fictions, entrelardant personnages imaginaires du passé et vulgarisation scientifique. Les peintres académiques s’emparent aussi du sujet. La préhistoire est le nouveau terrain de rêve. Il est intéressant de noter que, du côté de la nouvelle ou du roman, plusieurs auteurs ont ensuite fait à la fois de la science-fiction et du roman préhistorique, deux univers dans lesquels on peut projeter ses fantasmes.

Les humains préhistoriques semblent toujours représentés avec une peau blanche…

Pendant toute la seconde moitié du XIXe, les préhistoriens ne parlent pas d’autre chose que de l’Europe. À l’extrême fin du siècle, Eugène Dubois part en Indonésie où il trouvera le pithécanthrope. Des fossiles seront découverts en Chine. Pour l’Afrique, cela attendra les années 1920. Néanmoins, aujourd’hui encore, l’idée que les Paléolithiques sont blancs persiste, d’abord par eurocentrisme, puis par convention.

La paléogénétique a pourtant démontré qu’on est à côté de la plaque. Même les hommes du Paléolithique supérieur d’Europe, les fameux Cro-Magnon qui ont peint Lascaux, étaient noirs de peau, peut-être pas comme des Maliens actuels, mais assez foncés. En Europe, il faudra attendre la fin des derniers chasseurs-cueilleurs et le Néolithique pour que la peau blanche devienne dominante à cause d’une mutation apparue au Proche-Orient.

Il est tentant de se moquer de ces représentations naïves du XIXe siècle.

Bien sûr, on peut rire de ces toiles sur lesquelles la ménagère paléolithique coud les peaux de bêtes pendant que monsieur tue des mammouths. Mais il y a une forme d’arrogance moderne à moquer ou à critiquer les représentations passées sans se rendre compte qu’on fait la même chose. Évidemment, on a aujourd’hui beaucoup plus de connaissances et d’outils d’analyse, mais ils n’annihilent pas nos propres préjugés. Une forme de paléoféminisme s’est ainsi emparée du milieu et on soutient volontiers aujourd’hui que les femmes préhistoriques chassaient la grande faune tout autant que les hommes. C’est bien difficile à prouver, et, pour tout dire, assez improbable. Dans le fond, ces travaux qui affichent parfois un habillage scientifique en disent plus sur notre époque que sur le passé. Qu’il y ait eu ou pas une domination masculine dans notre passé lointain, je ne vois d’ailleurs pas très bien en quoi cela apporte de l’eau au moulin de l’égalité des genres dans le monde moderne.

Propos reccueillis par Olivier Voizeux

Le père de l’homme préhistorique était Boucher

Attention, cliché fondateur (1) ! En 1859, à Abbeville, dont il dirige les douanes, le naturaliste amateur Jacques Boucher de Perthes reçoit la visite de Joseph Prestwich et d’Arthur Evans. Les deux archéologues britanniques viennent pour confirmer ce qu’ils ont appris par un compatriote : le Français aurait trouvé dans les mêmes couches géologiques haches en silex et restes d’animaux disparus (éléphants et rhinocéros notamment). La preuve, selon lui, de l’existence d’hommes fossiles – une idée iconoclaste en son temps. Boucher mène donc les deux hommes à Amiens, dans la carrière de Saint-Acheul, où ils photographient un ouvrier en train de pointer du doigt un biface encore pris dans la roche.

 la carrière de Saint-Acheul photographiée par les archéologues britanniques Prestwich et Evans.

1859 : la carrière de Saint-Acheul photographiée par les archéologues britanniques Prestwich et Evans.

© Amiens Métropole

Boudé par l’Académie des sciences, Boucher de Perthes voit donc sa théorie reconnue par la science anglaise. Dans les années qui suivent, les peintres s’emparent du sujet, n’hésitant pas à mettre en scène les aspirations spirituelles de nos ancêtres comme sur ces funérailles (2) inspirées d’un site néolithique !

 Funérailles au bord de la Seine par Xénophon Hellouin.

1870 : Funérailles au bord de la Seine par Xénophon Hellouin.

© GrandPalaisRmn ( musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

L’homme préhistorique est aussi une femme

Impatients de s’emparer d’un sujet neuf sur lequel tout reste à produire, les peintres de la seconde moitié du XIXe siècle, en général de sexe masculin, projettent sur la dame du Paléolithique les préjugés de leur temps. Souvent passive, volontiers dénudée, elle est sous le pinceau de Jamin une proie qu’on enlève par la force (4), non sans difficulté – notez le doigt croché dans l’œil du ravisseur – et sans délivrer au spectateur mâle sa dose d’érotisme.

 Le Rapt à l’âge de pierre par Paul Jamin.

1888 : Le Rapt à l’âge de pierre par Paul Jamin.

© Corentin Le Gof

Quand elle est active, c’est pour exprimer son instinct maternel en défendant ses enfants contre une rivale, une ourse qu’on devine à l’arrière-plan dans la pénombre (3). « La préhistoire a souvent été un sujet de fantasme et la femme aussi. La femme préhistorique, c’est un fantasme à l’intérieur d’un autre ! », résume Jean-Jacques Hublin.

 Deux mères par Léon-Maxime Faivre.

1888 : Deux mères par Léon-Maxime Faivre.

© GrandPalaisRmn ( musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski ; Reims, musée des Beaux-Arts

La science des non-Sapiens : Lucy et Néandertal

Après sa découverte en 1974 et avec un nom tiré d’une chanson des Beatles, l’Australopithèque Lucy, 3,18 millions d’années au compteur, est promue par ses découvreurs « grand-mère de l’humanité ». Les représentations la montrent volontiers debout, dans des activités qui nous sont familières (5).

Lucy et les siens par le plasticien et chercheur en préhistoire Gilles Tosello.

[Non daté] Lucy et les siens par le plasticien et chercheur en préhistoire Gilles Tosello.

© Gilles Tosello

« En fait, si Lucy entrait dans votre bureau, vous sauteriez par la fenêtre, s’amuse Jean-Jacques Hublin. Elle devait plus ressembler à un chimpanzé bipède qu’à une petite femme qui gambade dans la savane. » Si les figurations plus récentes tiennent compte de cette mise au point (6), le professeur de paléoanthropologie au Collège de France ne peut s’empêcher de remarquer que, « dans le fond, nous avons du mal avec l’idée d’évolution. Si nous prêtons une forme d’humanité à une autre espèce, alors elle doit physiquement nous ressembler ».

 dermoplastie de Lucy par Élisabeth Daynès.

2023 : dermoplastie de Lucy par Élisabeth Daynès.

©️ (dermoplastie) Élisabeth Daynes, photo © Sylvain Entressangle

Découvert en 1856, l’homme de Néandertal a parcouru le chemin inverse. En raison notamment des traits de son visage, il a d’abord été stigmatisé comme bestial, et sa pratique documentée du cannibalisme lui a valu les toiles parmi les plus sombres du peintre tchèque Zdeněk Burian (7). Désormais, chaque nouvelle étude scientifique sonne comme une réhabilitation et une manière de lui attribuer des bons points. « Dans toutes ces reconstitutions physiques, même les plus sérieuses du point de vue anatomique, il y a des tas de choses qui nous échappent et qui sont peut-être beaucoup plus importantes que la forme du front ou du menton, note Jean-Jacques Hublin. Je songe par exemple à la posture, l’attitude, le regard. » À vouloir faire de Néandertal un homme (ou une femme (8)) comme les autres – c’est-à-dire comme nous –, on pourrait bien rater sa singularité.

Un art difficile à croire

Que l’on trouve, dans les sédiments des cavernes, des animaux gravés sur des morceaux d’os passe encore. Mais pour les préhistoriens du XIXe siècle, pas question d’attribuer aux hommes préhistoriques la paternité des peintures rupestres. La raison ? Elles sont trop belles ! Par anticléricalisme et matérialisme, un pionnier comme Gabriel de Mortillet considérait que le progrès intellectuel et moral allait de pair avec le progrès technique, et donc que l’art n’avait pu surgir que très tardivement. « Dans les années 1860 à 1900, il va ainsi devenir un obstacle à la reconnaissance de découvertes majeures », rappelle Jean-Jacques Hublin. Pourtant l’évidence s’impose peu à peu. Émile Cartailhac, une autorité de l’époque, finit par s’incliner et publie au tournant du siècle son Mea culpa d’un sceptique. En 1902, il réalise avec le jeune abbé Henri Breuil (9) le premier relevé précis des peintures de la grotte d’Altamira, en Espagne.

 relevé des bisons du plafond de la grotte d’Altamira par Henri Breuil et Émile Cartailhac.

1902 : relevé des bisons du plafond de la grotte d’Altamira par Henri Breuil et Émile Cartailhac.

© Frédéric Ripoll, muséum de Toulouse

Dès l’année suivante, Paul Jamin s’empare du sujet et nous régale d’une sorte de « Déjeuner sur l’herbe », mais dans une grotte (inspirée de Font-de-Gaume, en Dordogne) et en présence du peintre.

 <i>Un peintre décorateur à l’âge de pierre</i> par Paul Jamin.

1903 : Un peintre décorateur à l’âge de pierre par Paul Jamin.

© MNHN

Les trois favoris de Jean-Jacques Hublin

J’aime beaucoup le dynamisme des tableaux de Paul Jamin, et cette Fuite devant le mammouth (13) de 1885 ferait une bonne couverture de bande dessinée – d’ailleurs, c’est la couverture du catalogue de l’exposition ! J’aime le côté humoristique, rare chez ce peintre. Surtout, cette composition traduit une idée qui prévaut jusqu’aux années 1960, celle de la préhistoire comme un enfer peuplé d’animaux prédateurs ou redoutables comme ce mammouth aux proportions gonflées. C’est ce qu’exprime aussi le roman La Guerre du feu de Rosny aîné : un monde hostile où les humains sont condamnés à errer.

1885, Paul Jamin, Fuite devant le mammouth.

1885, Paul Jamin, Fuite devant le mammouth.

© MNHN / Jean-Christophe Domenech

Cette Vénus paléolithique dite « Vénus brune de Grimaldi » (11) est une statuette vieille de 30 000 ans. Dépourvue de visage, de mains et de pieds, elle n’est pas une représentation réaliste d’une femme du Paléolithique. C’est un objet symbolique, à la fois beau et émouvant, du fait de sa matière et de son mystère. En effet, nul ne peut affirmer ce qu’elle était. Pourtant, des Vénus comme celle-ci, on en connaît des dizaines, depuis le sud-ouest de la France jusqu’au lac Baïkal. Leur aire de répartition se mesure en milliers de kilomètres. Sur cette aire géographique immense, un réseau de « peuples » partageaient donc des croyances communes. À l’échelle de la préhistoire, c’est la première fois qu’on voit qu’on observe un tel phénomène et cela souligne cette grande caractéristique des humains : leur capacité à créer des réseaux de solidarité entre individus qui ne se connaissent pas mais qui ont un même sentiment d’appartenance.

statuette féminine dite « Vénus brune de Grimaldi », grottes des Balzi Rossi à Vintimille

Entre 34 500 et 25 000 ans (Gravettien), statuette féminine dite « Vénus brune de Grimaldi », grottes des Balzi Rossi à Vintimille (Italie, Ligurie).

© Musée d’archéologie nationale / Loïc Hamon.

Cette frise chronologique dessinée par Rudolph Zallinger (12) figurait dans The Early Man, un livre du paléoanthropologue Francis Clark Howell paru chez Time Life en 1965. À l’adolescence, c’était presque mon livre de chevet !

Francis Clark Howell, The Early Man, illustrations de Rudolph F. Zallinger,

1965, Francis Clark Howell, The Early Man, illustrations de Rudolph F. Zallinger, New York, Time Life.

Droits réservés, photo © Patrick Imbert / Collège de France

Cette vision linéaire de l’évolution humaine a dominé les esprits jusqu’à la découverte de Lucy dans les années 1970. Ensuite, on s’est rendu compte qu’il y avait eu, en simultané, plusieurs hominines en Afrique, comme en Eurasie – Sapiens et Néandertal, par exemple. On a alors remplacé l’image de la marche du progrès par celle, bien plus complexe, d’un buisson. Ce fut un sacré virage.

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