Le 10 août 1519, une flotte de cinq navires quitte le port de Séville pour ce qui sera le premier voyage autour du monde. À sa tête, Fernand de Magellan, qui ne rentrera pas : il meurt le 27 avril 1521, après une bataille contre la population de l’île de Mactan, aujourd’hui aux Philippines. De l’armada initiale, seule La Victoria parvient à retourner à son point de départ le 6 septembre 1522. À son bord, des épices et un cadeau destiné au roi d’Espagne Charles Quint par le sultan de Bacan (les actuelles îles Moluques) : deux dépouilles emplumées nommées manucodiata, du malais manuk dewata, signifiant « oiseaux des dieux ». Ce sont bien des oiseaux qui, dans leur région d’origine, sont décrits comme surnaturels, protecteurs des puissants au combat ou encore résidant au « paradis ». Et ce sont ceux que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’oiseaux de paradis, ou paradisiers.
De quoi parle-t-on ? D’une famille de passereaux, les Paradisaeidae, qui regroupe 45 espèces dont la plupart sont endémiques de la Nouvelle-Guinée, quelques-unes peuplant les îles voisines d’Indonésie (Aru, Yapen, Raja Ampat…) ou bien la forêt tropicale de l’est de l’Australie.
Paradisier fastueux Epimachus fastuosus.
© D.Chen
Paradisier de Lawes Parotia lawesii.
© D.ChenEt la fascination qu’ils suscitent doit beaucoup à leur beauté, au point qu’Alfred Russel Wallace put dire : « L’oiseau de paradis mérite véritablement son nom, et doit être compté parmi les plus beaux et les plus merveilleux des êtres vivants. » De fait, leur plumage haut en couleur est des plus exubérants, et va de pair avec les parades nuptiales particulièrement complexes et spectaculaires de certaines espèces. Le musée du quai Branly, à Paris, consacre une exposition à ces fabuleux oiseaux où sont convoqués les savoirs de l’ornithologie, de l’écologie, de l’histoire des arts, des sciences, des cultures de Papouasie-Nouvelle-Guinée… et même de la mode pour rendre compte de la multiplicité des imaginaires qu’ont nourris ces « oiseaux comme nul n’en avait jamais vu, tant ils poussent l’idée même de beauté jusqu’aux confins de l’absurde », pour reprendre les mots de David Attenborough. Et c’est aussi un voyage autour du monde, en écho à celui de La Victoria, qui est proposé au visiteur.
On découvre en effet que bien des cultures se sont entichées des prodigieux plumages, à commencer par celles de Nouvelle-Guinée où l’on retrouve des plumes dans des coiffes et des parures qui se font marqueurs sociaux.
Coiffe masculine, Vallée de la Markham, province de Morobe, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Culture Buang, Avant 1955.
© musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Pauline GuyonLà, les paradisiers sont des intercesseurs entre les humains et leurs ancêtres, entre les vivants et leur environnement, et sont convoqués à chaque événement important. Ailleurs, ils sont devenus les symboles de richesse et de pouvoir ; depuis plus de 2000 ans, ils ont emprunté les routes, surtout commerciales, et ont traversé les siècles pour devenir objets de prestige dans les cours des grands Empires moghol, safavide (en Iran), ottoman…
Cavalier tendant un fruit à un simurgh, Iran, Dynastie Qajar (1786-1925), Vers 1865-1888.
© musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo Pauline Guyon
Panache d'une coiffe de dignitaire, sirpech Népal, Fin du 19e siècle, Paradisier petit-émeraude (Paradisaea minor), perles, rubis, émeraude, Museon, La Haye.
© Collection Museon-Omniversum The HagueEn Occident, l’engouement est le même et depuis l’arrivée des premiers spécimens au début du XVIe siècle, les oiseaux de paradis s’invitent dans les œuvres de Rubens, Brueghel, Rembrandt… Ils deviennent un signe distinctif de l’aristocratie. Ainsi, dans un portrait de Marie Christine Ferdinande de Bourbon, princesse des Deux-Siciles, le peintre Vicente López Portaña représente la future reine (le tableau a été fait à l’occasion de son mariage avec Ferdinand VII) puis régente d’Espagne coiffée d’un paradisier dont le plumage éclatant, exotique et rare, constitue un insigne de souveraineté et de prestige dynastique.
L’espèce est le paradisier grand-émeraude dont le nom latin, donné par Linné en 1758, est Paradisaea apoda, c’est-à-dire « sans pattes ».
Paradisier grand-émeraude Paradisaea apoda.
© D. ChenPour quelles raisons ? Parce que les Papous préparaient les peaux des paradisiers destinées à être vendues en supprimant les pattes et parfois les ailes, ne gardant que la tête, le bec, le corps, la très courte queue et, surtout, les plumes (les tectrices) des flancs agencées en masses vaporeuses et colorées, ceci afin de mettre en valeur la seule magnificence du plumage ! Aussi, aux XVIe et XVIIe siècles, sur la seule base de témoignages de marins et de marchands, on imagine ces oiseaux vivre en permanence dans les airs où ils se nourrissent de rosée et de lumière. Ce sont vraiment des oiseaux de paradis ! Et c’est de cette façon qu’ils sont figurés dans les premières représentations des savants comme Conrad Gessner en 1551 et Ulisse Aldrovandi en 1599.
Ulisse Aldovrandi (1522-1605), Ornithologiae, tome 1, Éditeur Apud Nicolaum Thebaldinum,
1599-1637 (Bononiae), 1599.
© Gallica / BnFL’historienne des sciences Valérie Chansigaud raconte dans le catalogue de l’exposition que ces premières descriptions seront rapidement contestées, notamment par Charles de L’Écluse, qui réfute dans ses Exoticorum libri decem, parus en 1605, l’idée d’oiseaux apodes. Mais celle-ci aura la vie dure, comme la désignation du paradisier grand-émeraude par Linné en atteste, et la symbolique de l’intercesseur entre les cieux et la terre perdurera longtemps.
Et selon les historiens, c’est à René Primevère Lesson que l’on doit d’en être venu à bout. Embarqué comme naturaliste en 1824 à bord du navire La Coquille, commandé par Louis Isidore Duperrey et Jules Dumont d’Urville, il sera l’un des premiers à décrire les paradisiers dans leur milieu naturel, mettant fin ainsi à la légende des oiseaux sans pattes.
La fascination pour ces animaux ne s’est pour autant jamais démentie, inspirant encore la haute couture…
Joséphine Baker (1906-1975), Gaston Paris (1903-1964), photographe, France, 1926, Reproduction d’après tirage argentique Collection Roger-Viollet, Paris.
s © Gaston Paris / Roger-Viollet… et la joaillerie de luxe au XXe siècle.
Maison Van Cleef & Arpels (depuis 1906), Broche « Oiseau de paradis », Paris, 1942, Or jaune, or rose, platine, rubis, saphirs, diamants,
Collection Van Cleef & ArpelsC’est aussi un patrimoine que se réapproprient les Papous, qui en ont fait leur emblème national et s’attachent aujourd’hui à préserver les paradisiers. Car, comme le précisent les deux commissaires de l’exposition Magali Mélandri et Stéphanie Xatart : « Observer un oiseau de paradis, c’est éprouver le pouvoir de l’enchantement. »

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