"La paix est notre avenir", plaidoyer d'un Palestinien et d'un Israélien pour la réconciliation

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Le livre s’ouvre par un récit glaçant. Le 7 octobre 2023, "la terre s’est dérobée sous nos pieds. Yakovi et Bilha Inon, nos parents, étaient morts". Dans les jours qui suivent, leurs enfants, Maoz Inon et ses frères et sœurs, font savoir publiquement qu'ils ne réclament pas vengeance.

Yakovi et Bilha avaient respectivement 75 et 78 ans, vivaient depuis des décennies dans le village de Netiv HaAsara, à moins de 500 mètres du mur de séparation avec la bande de Gaza et ont péri brûlés vifs par des militants du Hamas.

"Nous ne voulions pas que la mort de nos parents serve de prétexte à une nouvelle guerre dont nous savions qu’elle nous mènerait au bord du chaos", écrit Maoz Inon dans "La paix est notre avenir", ouvrage cosigné avec le Palestinien Aziz Abu Sarah.

 A Shared Journey Across the Holy Land" "La paix est notre avenir. Un voyage de réconciliation en Terre sainte", ouvrage cosigné par Aziz Abu Sarah et Maoz Inon aux éditions L'arbre qui marche (mai 2026). © Crown Publishing Group

1989, "la guerre des pierres", la première Intifada (1987-1993). Tayseer Abu Sarah, un jeune Palestinien de Jérusalem-Est, jette des pierres sur des soldats israéliens. Arrêté, il est détenu pendant près d'un an dans une prison israélienne. Il meurt quelques mois après sa libération, des suites des tortures infligées pendant sa détention.

Son petit frère Aziz avait 10 ans à l'époque. Entrepreneur dans le secteur du tourisme, il avait croisé Maoz dans un évènement professionnel. Au lendemain du 7-Octobre, il lui envoie un bref message sur Facebook : "Maoz, j’ai appris pour tes parents. Je suis terriblement désolé."

"Ses mots étaient bien plus que des condoléances : une lueur dans le noir", écrit Maoz. Uni par la perte de leurs proches et par une vision commune de la réconciliation israélo-palestinienne, un duo de faiseurs de paix tout sauf naïfs est né.

France 24 les a reçus en mai et vous propose un entretien long format pour comprendre le sens de leur engagement.

France 24 : comment dépasser la ségrégation entre Israéliens et Palestiniens ?

Maoz Inon : J’ai grandi et été élevé dans un kibboutz, à un kilomètre et demi de Gaza, et j’ai servi trois ans dans l’armée israélienne. À 30 ans, je n’avais pas un seul ami palestinien. Je ne connaissais pas la différence entre l’Aïd al-Adha, l’Aïd el-Fitr ou le ramadan. Je me suis rendu compte que je vivais entre des murs, mentaux et physiques, faits d’ignorance. Et quand il y a de l’ignorance, il y a de la peur. Quand il y a de la peur, il y a de la haine. Et quand il y a de la haine, nous, êtres humains, sommes capables de nous infliger des horreurs.

Ensuite, j’ai choisi de travailler dans le tourisme parce que j’aime voyager. En 2005, j’ai ouvert la première maison d'hôtes dans la vieille ville de Nazareth, la plus grande ville palestinienne en Israël. Ce que j’y ai appris, c’est que la première étape vers un avenir partagé et une société commune, c’est de connaître l’autre en le regardant dans les yeux, en écoutant sa douleur face à la perte et à la souffrance.

"Si vous tenez absolument à nous diviser, la seule fracture sépare ceux qui croient à la paix et à l’égalité et ceux qui n’y croient pas, ou pas encore." – Aziz Abu Sarah

Aziz Abu Sarah : Nous vivons dans une réalité très cloisonnée. Ces trente dernières années, il est devenu beaucoup plus difficile pour les Israéliens et les Palestiniens de se rencontrer. Les Israéliens ont peur ne serait-ce que d’aller à Nazareth. J’ai des amis [palestiniens, NDLR] à Jaffa qui disent ne plus vouloir se rendre à Tel-Aviv, à seulement cinq minutes de chez eux. Moi, j’ai grandi à Jérusalem-Est et je n’allais jamais à Jérusalem-Ouest. Les seuls Israéliens que je connaissais étaient des soldats et des colons.

Ce qui a changé pour moi, c’est quand je suis allé étudier l’hébreu dans un oulpan [école d’étude intensive de l’hébreu pour les immigrants en Israël, NDLR]. C’est la première fois que j’ai rencontré un Israélien qui me traitait comme un être humain. C’est-à-dire comme une personne normale, un égal, et qui était capable d’entendre mon histoire et de comprendre ce que signifie être palestinien. C’est comme ça que j’ai réalisé que les Israéliens et les Palestiniens avaient beaucoup de points communs. L’idée que "si tu es juif, tu dois haïr les Arabes, et si tu es arabe, tu dois haïr les Juifs", c’est stupide, c’est du tribalisme.

Maoz et moi avons plus en commun que moi avec un membre du Hamas ou Maoz avec un partisan [du ministre d'extrême droite Itamar] Ben Gvir.

Aziz Abu Sarah (left) and Maoz Inon at FRANCE 24. Aziz Abu Sarah (left) and Maoz Inon at FRANCE 24 on May 20, 2026. © Anthony Ravera, Studio graphique France Médias Monde

Est-il plus difficile d’être un militant de la paix palestinien qu’un militant de la paix israélien ?

Aziz Abu Sarah : Si vous êtes originaire de Cisjordanie et que vous voulez travailler pour promouvoir la paix en Israël, vous ne pouvez pas. Personne ne vous entend, et pourtant, chaque jour, il y a des militants palestiniens qui agissent sur le terrain. Les Palestiniens doutent parfois de vous. Ils demandent : "Qu’as-tu accompli en tant que militant pour la paix ? Tu parles aux Israéliens, et ensuite, on voit de nouvelles colonies, l’armée qui arrête plus de gens, la destruction de Gaza. Alors, que fais-tu ? Finalement, ce que tu fais, c’est rendre l’occupation plus acceptable ?"

Aziz Abu Sarah (à gauche) et Maoz Inon à France 24 le 20 mai 2026. Aziz Abu Sarah et Maoz Inon répondent aux questions de France 24 le 20 mai 2026 à Paris. © Studio graphique FMM - Anthony Ravera

Je pense que c’est une erreur de raisonner ainsi, car nous ne pouvons pas mettre fin à l’occupation sans travailler avec les Israéliens. Nous refusons la réalité mais ce dont nous avons besoin, c’est de remettre en question le statu quo en encourageant davantage d’Israéliens à soutenir l’action des militants palestiniens pour la paix en Cisjordanie.

Être militant pour la paix, c’est traumatisant, et c’est dangereux. Il y a des gens qui n’aiment pas ce que vous faites. Quand j’ai tenté de me présenter aux élections municipales à Jérusalem, les gouvernements israélien et palestinien m’ont menacé, et c’était dangereux. Et ce n’est pas seulement le cas en Israël et en Palestine. J’ai travaillé en Afghanistan, en Syrie, et je connais des gens qui ont été tués là-bas pour avoir milité pour la paix.

"Il peut sembler dérisoire, voire indigne, de parler de paix après tant de morts et de familles brisées. Quand chaque camp perçoit l’autre comme une menace existentielle, le simple fait d’évoquer une réconciliation peut être vécu comme une trahison." – Aziz Abu Sarah et Maoz Inon

Maoz Inon Ouvrir une maison d'hôtes dans une ville arabe pour rapprocher les communautés m’a amené à douter et à remettre en question ma propre histoire et aussi le récit sioniste, celui des Juifs israéliens. J’ai eu la chance que ma famille me suive sur cette voie. Mes parents me disaient toujours : "Suis ton cœur." À Nazareth, les gens m’ont félicité d’être venu, même si, au début, il y avait beaucoup de méfiance. Des rumeurs couraient. Elles disaient que j’étais un agent du Mossad, du Shin Bet, ou un colon, un occupant. Mais quand ils ont vu qu’il n’y avait pas de drapeau israélien, qu’il n’y avait pas de caméra de surveillance et que tout le monde pouvait entrer et sortir librement, c’est devenu naturel pour moi d’être à Nazareth.

Nous ne devons pas croire que quelqu’un d’autre réglera le conflit, que quelqu’un d’autre apportera la paix et la justice pour éloigner le feu. Nous ne pouvons plus croire que les bombes apporteront le calme, que la guerre apportera la sécurité. Si nous restons dans notre zone de confort, le feu nous rattrapera – et moi, il m’a rattrapé le 7-Octobre.

Maoz Inon et Aziz Abu Sarah à France 24, le 20 mai 2026. Maoz Inon et Aziz Abu Sarah à France 24, le 20 mai 2026. © Anthony Ravera / Studio graphique France Médias Monde

Dans le contexte de l'après-7-Octobre et de la guerre à Gaza, comment imaginez-vous une réalité autre que celle d’un conflit éternel ?

Aziz Abu Sarah : La réalité est terrible. C’est précisément pour cela qu’il faut proposer une vision alternative à la situation actuelle. Nous ne pouvons pas laisser le désespoir nous submerger. Il y a 15, 20, 30 ans, le Hamas, [les ministres d'extrême droite] Itamar Ben Gvir ou Bezalel Smotrich étaient des marginaux, personne ne s’intéressait à eux. Aujourd’hui, ils dirigent le pays parce qu’ils ont une vision et parce qu’ils ont bénéficié d’un soutien international, notamment de la part de riches donateurs du monde entier.

Aziz Abu Sarah (à gauche) et Maoz Inon à France 24 le 20 mai 2026. Aziz Abu Sarah répond aux questions de France 24 le 20 mai 2026 à Paris. © Studio graphique FMM - Anthony Ravera

Un sondage a montré que plus de 70 % des Israéliens et plus de 80 % des Palestiniens souhaitent une paix régionale. Nous ne sommes donc pas une minorité. Nous devons sortir les gens de leur désespoir et leur proposer une feuille de route claire. Les colons et le Hamas ne peuvent continuer à contrôler nos vies de A à Z.

Par exemple, pendant la récolte des olives, les colons attaquent les paysans palestiniens. Nous pouvons nous plaindre, pleurer, mais si nous restons chez nous, rien ne changera. Nous devons être présents sur le terrain. Peut-être que cette année, nous ne serons que quelques centaines [de pacifistes à soutenir les paysans], mais dans un ou deux ans, nous pourrions être 10 000 ou 20 000. Les colons ne pourront pas s’attaquer à 20 000 personnes. C’est comme cela qu’on change la réalité.

"Aziz et moi (…), nous faisons de la résolution de conflits en changeant la réalité sur le terrain, pour montrer que la paix est possible." – Maoz Inon

Maoz Inon : Nous n’avons pas le privilège de pouvoir baisser les bras. Mon père était agriculteur et, pendant 58 ans, il a semé du blé dans le Néguev, le désert israélien. Face aux sécheresses, aux inondations, aux invasions d’insectes ou aux incendies, il disait toujours : "L’année prochaine, je sèmerai à nouveau, car l’année prochaine sera meilleure." Nous disons aux lecteurs, mais aussi à nous-mêmes, que la prochaine saison sera meilleure.

C’est une loi de la nature, ce n’est pas un vœu pieux. Ce n’est pas de la naïveté. Il est trop tard pour Tayseer, le frère d’Aziz, et pour mes parents. Mais il n’est pas trop tard pour les 14 millions de personnes qui vivent aujourd’hui sur cette terre [Israël et la Palestine, NDLR].

Des enfants palestiniens regardent un agriculteur récolter des olives, près de la ville de Jénine, le 4 novembre 2007. Des enfants palestiniens regardent un agriculteur récolter des olives, près de la ville de Jénine, le 4 novembre 2007. Les oliviers séculaires qui recouvrent les collines de Cisjordanie constituent un symbole quasi sacré de l'identité nationale palestinienne. Saif Dahlah, AFP

Vous souhaitez donc unir les bonnes volontés, d’où qu’elles viennent, pour mettre la pression sur les dirigeants politiques des deux camps ?

Maoz Inon : L’Europe et l’Amérique ont investi des sommes colossales dans la guerre au Moyen-Orient. Les États-Unis ont donné cette année plus de 20 milliards de dollars en armes à Israël et ont réduit à zéro les financements des initiatives en faveur de la paix. L’Europe donne si peu que c’en est presque une blague.

Maoz Inon à France 24 le 20 mai 2026 Maoz Inon à France 24 le 20 mai 2026. © Studio graphique FMM - Anthony Ravera

Nous croyons que la paix peut être la force qui peut unir la diaspora juive, les musulmans en Europe et les Palestiniens de la diaspora. Nous ne devons pas choisir un camp, mais soutenir les artisans de paix, être du côté de la justice et de la réconciliation. Le mouvement israélo-palestinien pour la paix est engagé sur le terrain. Il faut résister aux politiciens qui prospèrent grâce à la polarisation et à la peur.

Ce que nous disons à nos amis musulmans et juifs, c’est de se rassembler pour créer une nouvelle réalité, non seulement en Israël et en Palestine, mais aussi en Europe et aux États-Unis.

Promouvoir une vision pour mettre fin à l'interminable conflit israélo-palestinien sur les estrades du monde entier

La rencontre de Maoz et Aziz, après le massacre du 7-octobre et le déclenchement de la guerre à Gaza en 2023, a été le point de départ d’une aventure qui les a mené à l’estrade d’une conférence TED en avril 2024, à une émouvante embrassade avec le pape François en mai 2024 ou à la très influente émission satyrique américaine "The Daily Show" pour la sortie de leur livre.

Aziz Abu Sarah : Ces derniers mois, il y a eu des attaques antisémites au Royaume-Uni et aux États-Unis. Il y a aussi eu des manifestations antimusulmanes au Royaume-Uni, et trois personnes ont été tuées dans une mosquée de San Diego. [Le conflit israélo-palestinien] met nos deux peuples en danger partout dans le monde.

En Israël, si une nouvelle coalition arrive au pouvoir [après les élections d’octobre, NDLR], elle devra aussi être soumise à la pression. L’idée que le problème se limite [au Premier ministre Benjamin] Netanyahu est une grave erreur. Le problème, c’est la politique d’État. Tout comme la mort de [Yahya] Sinouar [chef politique du Hamas tué à Gaza en 2024, NDLR] n’a pas changé le Hamas, je crains que l’Europe ne pense : "Si ces gens [l’opposition, NDLR] arrivent au pouvoir, nous n’aurons plus besoin d’exercer de pression."

"Depuis près d’un siècle, nous sacrifions les nôtres au nom d’un grand mensonge : la prochaine guerre sera la bonne, celle qui nous apportera enfin la sécurité et la liberté." – Aziz Abu Sarah et Maoz Inon

Maoz Inon : Tous les hommes politiques israéliens, à l’exception des dirigeants des partis arabes et peut-être une ou deux personnalités juives, ne voient qu’une seule issue : une guerre sans fin. C’est le seul avenir qu’ils imaginent. Alors pourquoi attendre les élections ? Nous devons exercer une pression internationale maintenant pour forcer Israéliens et Palestiniens à engager le dialogue. Cela fait deux décennies qu’ils ne l’ont pas fait.

L’Europe et la France disposent d’un énorme levier sur la politique israélienne, car l’Europe est le premier partenaire économique d’Israël. Il y a urgence. Nous ne pouvons pas attendre, car des gens perdent la vie chaque jour. À Gaza, Israël a déjà pris le contrôle de 60 % des terres et veut en prendre davantage en Cisjordanie par un nettoyage ethnique.

Un bloc de béton marquant la "ligne jaune" tracée par l'armée israélienne à Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 4 novembre 2025. Un bloc de béton marquant la "ligne jaune" tracée par l'armée israélienne à Bureij, dans le centre de la bande de Gaza, le 4 novembre 2025. Israël a retiré ses forces des principales villes de Gaza mais contrôle toujours environ la moitié du territoire depuis des positions situées sur la ligne jaune. Bashar Taleb, AFP

Remerciements : Anne Vaudoyer, Stéphane Bernstein, Assiya Hamza, Marc Daou, Pierre-Ludovic Viollat, Taise Parente, Aurélie Constant, Fabrice Picq.

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