Près de 5 000 ans avant que la peste noire ne décime l’Europe, la maladie faisait déjà des victimes parmi des populations de chasseurs-cueilleurs aux abords du lac Baïkal, en Sibérie. Ce résultat obtenu par une équipe internationale, menée par Eske Willerslev, de l’université de Copenhague, contredit l’idée selon laquelle les flambées de peste ne se déclaraient que chez des communautés sédentaires et agricoles, plus denses et vivant au contact d’animaux porteurs de la maladie.
Cette hypothèse s’appuyait en effet sur les trois pandémies majeures qui ont marqué l’histoire de la maladie : la peste de Justinien, qui a sévi sur le pourtour méditerranéen et au Moyen-Orient de 541 à 767 de notre ère ; la peste noire, qui a coûté la vie d’entre 30 et 50 % des populations des zones touchées en Europe et en Afrique du Nord au XIVe siècle ; et la troisième pandémie, qui s’est étalée de 1855 au milieu du XXe siècle, en Asie. La maladie reste aujourd’hui endémique dans plusieurs régions du monde.
Mais, depuis une dizaine d’années, la date des plus anciennes infections de peste ne cesse d’être repoussée. « Des traces datant d’environ 5 200 ans ont été documentées, mais elles concernaient un seul individu en Lettonie. Une épidémie a également été identifiée en Suède à la même période », explique Ruairidh Macleod, chercheur en génomique à l’université de Copenhague et premier auteur de l’étude. « Mais rien ne permettait de conclure à des décès massifs. On se demandait donc à quel point la peste était mortelle. » En effet, Yersinia pestis, le bacille responsable de la maladie, ne possédait pas encore certains des gènes essentiels à sa propagation chez l’humain, présents chez la bactérie depuis seulement 3 800 ans.
Ce fut donc une surprise lorsque les chercheurs identifièrent l’ADN de Y. pestis dans des restes humains de chasseurs-cueilleurs de la fin du Néolithique. « Au départ, le projet portait sur les populations vivant à proximité du lac Baïkal et de ses rivières à cette époque. Nous ne nous attendions pas à trouver la peste ici. » Pourtant, en fouillant quatre cimetières sur les rives de l’Angara, ils ont constaté que la plupart des tombes réunissaient des personnes de la même famille, mortes au même moment, et accueillaient de nombreux enfants et adolescents. Sans traces de violence, la meilleure hypothèse était celle d’une épidémie. Les scientifiques ont en effet trouvé des traces de peste dans près de 40 % des corps qu’ils ont testés, morts lors de deux épidémies, la première ayant commencé il y a près de 5 500 ans, et la seconde il y a 5 000 ans.
Comment expliquer ces épidémies ? « Nous pensons qu’elles sont parties des marmottes, qui constituent aujourd’hui avec d’autres rongeurs un réservoir la maladie dans la région », fait savoir Ruairidh Macleod. « Les données archéologiques indiquent que les humains interagissaient avec ces animaux à l’époque, puisque des dents de marmotte ont déjà été retrouvées parmi des objets funéraires. » Les données génomiques indiquent aussi que la maladie s’est transmise entre différents groupes de chasseurs-cueilleurs.
Bien que Y. pestis n’ait pas encore été capable à cette époque de se transmettre par les puces, comme elle l’a fait durant la grande peste, la bactérie pouvait se transmettre par voie aérienne. Cette souche présente de plus des particularités génétiques : « Nous avons identifié le gène YPM, un superantigène qui déclenche une réaction immunitaire massive dans l’organisme, provoquant une tempête de cytokines », indique le chercheur. Un mécanisme qui rappelle d’autres formes de la maladie, particulièrement mortelles pour les enfants. Pour Ruairidh Macleod, ces tombes révèlent aussi l’égard porté aux victimes : « La manière dont ceux qui ont survécu ont enterré ces personnes avec leurs frères et sœurs et des objets funéraires montre clairement la compassion qu’ils éprouvaient pour eux. »
Télécharger la version PDF de cet article
(réservé aux abonnés numériques)

il y a 1 month
14


