Le clair-obscur du peintre Abdelhak Benallou en pleine lumière à Paris

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Selon ce natif d’Algérie, on est artiste, ou pas. Admirateur des Anciens, il invente aujourd’hui son propre univers et propose sa première grande exposition parisienne.

Abdelhak Benallou est un peintre comme on n’en fait plus. Ou plutôt que l’on voit timidement ressurgir des décombres de l’art conceptuel, en amoureux des grands maîtres qui ont peuplé nos musées de leur art en trompe-l’œil. Comme son ami et compatriote Bilal Hamdad, 39 ans, qui vient d’exposer dans les collections du Petit Palais, ou comme l’autre Franco-Algérien, Dhewadi Hadjab, 34 ans, révélé par l’incubateur d’artistes Poush et porté en haut du marché par la galerie Mennour, Abdelhak Benallou admire les Anciens. Et se pose paisiblement hors du monde et des modes pour inventer son univers immobile sous la lumière bleue des écrans.

De Van Eyck à Ingres, de Vélasquez à Rembrandt, ses références sont classiques. Autre talent passé par les ateliers de Poush, à Aubervilliers, il a été exposé dans la Collection Lambert en Avignon et il est déjà dans la collection du chef d’entreprise et mécène Laurent Dumas, dont le centre d’art ouvre cet automne sur l’île Seguin. L’artiste fut d’ailleurs sélectionné parmi les 12 jeunes talents de son prix Emerige 2023. La galerie Les Filles du Calvaire, aux murs blancs et à l’architecture industrielle si parisienne, est la première qu’il a visitée et aimée à son arrivée dans la capitale, en observateur peu influençable et en âme neuve. Sa première vraie exposition se tiendra, donc, dans une adresse qui le faisait rêver.

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Humilité et assurance

Né en 1992 à Chlef en Algérie, Abdelhak Benallou est un jeune homme posé qui passe de la réserve innée du fils de bonne famille à la fougue de l’artiste bouillonnant ayant enfin trouvé son horizon. Ce talent à l’ancienne, qui a été forgé par cinq ans aux Beaux-Arts d’Alger, est parti en 2017 pour le nord de la France et les Beaux-Arts de Dunkerque où il a souffert, dit-il, car la peinture n’avait pas la cote, mais d’où il est sorti diplômé en 2019. Avec ce mélange particulier d’humilité et d’assurance qui témoignent d’une vocation, il a bataillé longtemps avant d’arriver à ce point d’équilibre qui marque l’éclosion d’une reconnaissance. Il a été remarqué sur le compte Instagram des Beaux-Arts de Paris (atelier Stéphane Calais), où il a poursuivi sa formation, pour son art du trompe-l’œil et son travail sur les drapés par le prodige géorgien Demna Gvasalia, alors directeur artistique de Balenciaga.

Il a peint les modèles de Demna sur des tee-shirts, dont l’artiste et égérie androgyne Eliza Douglas, qui sont devenus autant de pièces uniques (vendues 35 000 €, dont 7 000 € pour le peintre, « le prix d’un petit tableau d’un artiste qui arrive »). « J’ai à peine vu Demna, il n’est pas prétentieux, il est timide, presque mal à l’aise, vous regarde à peine dans les yeux. J’ai fait deux collaborations avec lui. Pour la première, son équipe m’envoyait un tissu vierge et un patron découpé en forme de jean, je peignais un jean dessus à partir d’un fond bleu foncé, ils le montaient ensuite pour créer un faux jean en trompe-l’œil, nous raconte Abdelhak Benallou, et je ne suis pas fâché de ne pas avoir été associé à Balenciaga au moment de la polémique sur la campagne de la collection printemps-été 2023, mêlant des enfants et des accessoires connotés sexuellement. »

Abdelhak Benallou, mystère réaliste

On sent un respect naturel des limites et de la bienséance, une certaine morale, terme souvent oublié dans le monde de l’art contemporain, chez cet exilé qui a grandi sous l’influence de l’orientalisme et d’Étienne Dinet. Il est depuis devenu citoyen français, jeune marié au pays d’où il vient tout juste de rentrer avec sa femme, architecte, qui découvre le ciel gris de Paris. « Je n’ai rien appris techniquement en tant que peintre aux Beaux-Arts, hormis la théorie ou la reproduction des Femmes d’Alger de Delacroix. C’est plutôt la collaboration et la solidarité entre artistes qui a été bénéfique. Choisir ses couleurs, savoir les mélanger pour obtenir le ton juste que l’on cherche, c’est dans nos gènes. On est artiste ou pas. J’ai commencé à peindre à 14 ans, et c’était une chose qu’il me semblait connaître depuis toujours. Je peins à l’huile, je n’aime pas l’acrylique, on n’a pas le même rendu, on ne peut pas faire de glacis, de beaux dégradés. J’ai commencé par la gouache, la peinture à l’huile était trop chère. Une autre élève, une fille, avait une boîte de couleurs à l’huile Pébéo, rapportée de France par son oncle. L’entrée de gamme. Elle me les a vendues à moitié prix – peut-être 20 euros, c’était beaucoup d’argent pour moi, mon père m’a aidé – contre l’exécution de son devoir. Elle a eu 17, j’ai eu mes couleurs. »

Le fil invisible du réalisme

Regarder les tableaux, et non plus les photos des tableaux, a été sa leçon primordiale. « Copier d’après l’original, c’est le moyen de comprendre la peinture, de voir comment opère la lumière, pourquoi la couche de peinture est épaisse ici, pourquoi il y a un glacis là. À Chlef, je n’avais pas de musée pour apprendre. À Alger, c’était déjà beaucoup mieux. Et puis la France, le Louvre pour Rembrandt et le Musée d’Orsay, que j’adore, pour la Naissance de Vénus (1879) et la force narrative de William Bouguereau, maître de la chair, qui ose mélanger le violet et le vert. On nous demande souvent, à Bilal Hamdad, Dhewadi Hadjab et moi, pourquoi l’Algérie aime tant la peinture. C’est vrai que le réalisme nous relie comme un fil invisible. Peut-être parce que nous avons manqué de peinture, de musées, de modèles. Ce manque nous a déterminés », reconnaît cet admirateur d’Ingres, qui lui rend hommage dans son tableau Contrejour (2025). « Je ne peins plus à la lumière artificielle, j’essaie de travailler le clair-obscur dans la lumière d’aujourd’hui, c’est-à-dire ni la lumière naturelle ni la bougie. Je m’intéresse à la connexion entre le virtuel et le réel, cette nouvelle aptitude qui change toutes les sociétés. Quand je retourne en Algérie, même ma mère est accrochée à son téléphone ! »

« Abdelhak Benallou. Rouge, Vert, Bleu », galerie Les Filles du Calvaire, 21, rue Chapon, Paris 3e, du 19 mars au 2 mai.

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