Le 1er juillet, un compte d'enquêteur en sources ouvertes a publié une photo satellite prise le 16 juin, dans le port de la base navale de Baltiysk, située dans l’enclave russe de Kaliningrad au nord-est de la Pologne. Elle montre un navire cargo russe, le Mikhail Britnev, en train de charger, selon le compte, des "véhicules blindés de combat d'infanterie et des transports de troupes blindés".
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Le Mikhail Britnev fait partie de la flotte de navires russes visés par des sanctions américaines après l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Le nom du navire est ainsi mentionné dans la liste des entités sanctionnées par les États-Unis publiée sur le site de l'Office Of Foreign Assets Control (Ofac), un organisme du gouvernement américain chargé de l'application des sanctions économiques et financières.
La cargaison du Mikhail Britnev avait pour destination le Mali, estime Hasret Kargın, chercheur spécialisé sur la zone Afrique au cabinet d'intelligence Mintel World, joint par la rédaction des Observateurs. Selon le chercheur, les principaux destinataires de cette livraison ont été les Forces armées maliennes (FaMa) et ses alliés de l'Africa Corps, l'organisation paramilitaire contrôlée par le gouvernement russe, qui a remplacé le groupe Wagner d'Evgeny Prigogine au Mali. "Compte tenu de l'organisation opérationnelle sur le terrain, il est probable que les équipements soient utilisés par ces deux acteurs", estime le chercheur.
Un navire pisté par la Royal Navy
Selon les données du site Global Fishing Watch, qui permet de suivre la position des navires grâce à leur signal AIS (Automatic Identification System, système automatique d’identification en Français), le Mikhail Britnev a quitté le port de Baltiysk le 18 juin pour se diriger vers l'océan Atlantique.
Le navire apparaît avoir été escorté lors de son passage dans la Manche par un bâtiment de la marine russe, le Aleksander Shabalin, un navire de débarquement de classe Ropucha. Les deux bâtiments ont alors été suivis et surveillés par un navire de la marine britannique, le HMS Somerset, comme l'a révélé la Royal Navy sur son site.
Au large de la Bretagne, le Mikhail Britnev a coupé cependant son transpondeur AIS. Il n'a alors plus été possible de suivre son parcours jusqu'au 8 juillet, date à laquelle le navire a rallumé son transpondeur au large du port autonome de Lomé, au Togo. Le cargo a jeté l’ancre dans le port le 9 juillet.
Le port de Lomé, porte d'entrée d'un nouveau corridor logistique
Cette opération fait du port de Lomé la porte d'entrée d'une "nouvelle route" logistique pour la livraison de véhicules militaires russes au Mali, analyse Hasret Kargın.
Comme évoqué lors d'une précédente enquête par la rédaction des Observateurs de France 24, les équipements militaires envoyés par la Russie étaient auparavant acheminés en suivant un itinéraire à l'Ouest du Mali, traversant la Guinée. Les équipements étaient d'abord déchargés dans le port de Conakry en Guinée avant d'être transportés par convois en suivant un corridor logistique routier de 995 km de longueur jusqu'à Bamako, la capitale du Mali.
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Le nouvel itinéraire est deux fois plus long : 1 842 km selon Google Earth, et il passe par l'est du Mali. "Le convoi est parti du port de Lomé, au Togo, est passé par Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, puis est entré au Mali par la région de Sikasso. Il a ensuite emprunté l'itinéraire passant par Bougouni et Ouelessebougou pour rejoindre la capitale, Bamako", développe Hasret Kargın. La partie malienne de cet itinéraire a été confirmée dans le journal de 20H du 25 juillet de l'ORTM, la télévision publique malienne. Selon l'ORTM, le convoi a pris dix jours pour arriver à destination.
Pour Hasret Kargin, des considérations logistiques et sécuritaires ont joué dans le choix de ce nouvel itinéraire :
"La plus faible capacité du port de Conakry et les longs délais d’attente pour les navires ont peut-être joué un rôle dans l’utilisation de cette nouvelle route.
Bien que cette route est plus longue comparée à celle de la Guinée, il y a eu certains changements en termes de stratégie de sécurité ces dernières années. À la suite du blocus du JNIM [ Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, un mouvemen terroriste affilié à Al-Qaïda, NDLR] cette route a commencé à être utilisée comme une alternative aux traditionnelles routes de l'ouest. Malgré le désavantage en termes de distance, beaucoup de convois de carburant ont récemment rejoint la capitale par cette nouvelle voie au lieu de l'itinéraire venant de l'Ouest.
Les améliorations apportées à la sécurité le long de l’itinéraire, ainsi que les habitudes de déplacement en convoi développées au cours de l’année écoulée, semblent avoir permis que cette livraison militaire soit également effectuée en toute sécurité en provenance de la région de Sikasso [située à la frontière ouest du Mali, NDLR]. "
Une coopération entre la Russie et le Togo
Y a t-il eu aussi un refus de la part de la Guinée pour le passage de cette livraison de matériel ?
Les experts sont sur ce point sont partagés. Alors qu'Hasret Kargin, estime qu'il n'existerait pas -actuellement - de preuve concrète que les autorités guinéennes auraient refusé le transit de matériel militaire russe sur leur territoire, Jeune Afrique a affirmé le 24 juillet que Conakry aurait fait part de son opposition à l’accueil d’un cargo sous sanction.
La mise en place de ce nouveau corridor suggère en tout cas une coopération entre la Russie et le Togo, explique Hasret Kargin :
"Nous savons que la Russie et le Togo ont récemment développé leurs relations dans le cadre de l’Accord de coopération militaire et technique signé en 2025 ainsi que du Traité sur les principes fondamentaux des relations, signé à Moscou en novembre 2025 et entré en vigueur en avril 2026. Nous savons également que des organisations telles qu’African Initiative [une agence de presse russe impliquée dans des opérations d'influence, NDLR] opèrent au Togo. Par ailleurs, le volume de l’expédition indique qu’une coordination a été mise en place entre les autorités des deux pays pour le transit. "
Le déchargement du Mikhaïl Britnev photographié par un satellite
Quel était le contenu de la cargaison du Mikhaïl Britnev ?
Le déchargement du cargo a été pris en photo le 12 juillet par un satellite de la société d'imageries Airbus DS.
Cette photo fournie à la rédaction des Observateurs de France 24 par Airbus permet d'abord de repérer ce qui semble être deux blindés dans la cale du navire. Leurs dimensions, un peu plus de sept mètres en longueur et trois mètres en largeur pourraient possiblement correspondre à celles d'un véhicule de combat d'infanterie russe BMP-3. On retrouve ce modèle de blindé dans un reportage de l'ORTM sur l'arrivée du convoi à Bamako.
Sur le quai du port, les dimensions de ce qui semble être deux autres blindés, environ 6,7 mètres de longueur et un peu plus de 3 mètres de largeur, apparaissent proches de celles d'un BMP-2, un autre véhicule russe de combat d'infanterie chenillé.
Des blindés et des camions militaires
Des vidéos du convoi d'armes parti du port de Lomé, relayées par un enquêteur en sources ouvertes le 22 juillet, permettent aussi de repérer d'autres véhicules de fabrication russe : des camions de transport Ural-63704-0011 Tornado-U, selon Marc Chassillan, expert en systèmes d'armes. Des 4X4 blindés Tigr-M sont aussi visibles, pointe Benjamin Gravisse, politologue et auteur du blog Red Samovar, un site spécialisé sur les questions militaires liées à l'armée russe.
La rédaction des Observateurs de France 24 a aussi pu géolocaliser, à l'aide d'une série de photos publiées sur Facebook le 23 juillet, le passage du convoi sur le viaduc de la ville de Sikasso, une ville à l'Ouest du Mali.
Sur ces photos, le viaduc en lui-même est identifiable à la forme de ses pylônes en T équipés d'une gouttière noire que l'on retrouve sur une présentation du viaduc publiée sur le profil instagram d'une banque de développement.
Outre différents camions logistiques, sur ces photos à Sikasso, on constate la présence d'un BTR-82A, un blindé de transport de troupes russe à roues.
Des blindés chinois
Un reportage de l'ORTM 1 sur l'arrivée du convoi à Bamako, en date du 25 juillet, permet aussi d'attester la livraison de véhicules d'origine chinoise. On distingue ainsi la présence de véhicules blindés résistants aux mines (MRAP en anglais) VP-11, fabriqués par le constructeur chinois Norinco. Comme le révélait une chercheuse interrogée lors de notre précédente enquête sur la livraison d'armes en provenance de Russie au Mali, il apparaît que la Russie achète certains types de matériel à la Chine pour les remettre aux Famas ou à l'Africa Corps.
Enfin, le reportage de l'ORTM 1 permet également d'identifier la présence de soldats blancs au sein du convoi. On aperçoit un soldat de type européen servant la tourelle à mitrailleuse d'un camion Ural et deux autres militaires blancs assis sur un blindé BMP-3.
Selon Jeune Afrique, l'organisation paramilitaire a assuré en partie l'escorte du convoi depuis le port de Lomé.



