Ce n’était en 2003 qu’un simple concours de projets pour étudiants de l’institut de technologie du Massachusetts (MIT), à Cambridge, aux États-Unis. Et puis, au fil des années, c’est devenu une compétition internationale qui se tient depuis 2022 chaque année à Paris. Il s’agit de l’International Genetically Engineered Machine Competition, ou iGEM, c’est-à-dire une « compétition internationale de machines génétiquement modifiées ». S’inspirant des grands jamborees organisés par le mouvement scout, cette World Expo of Synthetic Biology réunit plusieurs centaines d’équipes d’étudiants et d’étudiantes venant d’une soixantaine de pays, qui défendent des projets d’applications possibles de la biologie de synthèse dans différentes catégories (santé, environnement, alimentation, éducation…).
« Biologie de synthèse » ? Les travaux de Michel Morange, biologiste et historien des sciences à l’École normale supérieure, à Paris, montrent comment cette expression recouvre des interventions très diverses sur le vivant, et soulignent que les innovations dans ce domaine doivent être replacées dans leur contexte historique afin d’en mieux cerner les continuités et les ruptures.
Lors d’une enquête menée à l’iGEM en 2014, afin de mieux comprendre comment la vie peut être appréhendée comme un processus de fabrication, je me suis intéressé à la dimension technique et sociale de ces pratiques où le faire l’emporte sur la connaissance. Dans le même temps, ces activités d’assemblage des briques du vivant sont mobilisées dans des constructions sociales fort diversifiées.
Dans Synthetic. How Life Got Made, Sophia Roosth, anthropologue et historienne des sciences à l’université Harvard, relate ses observations effectuées au MIT dans les années 2000 pour étudier les univers sociaux associés à la biologie de synthèse. La fabrication d’organismes modifiés peut s’inscrire dans une logique où le brevetage du vivant est un moyen de tirer profit des innovations biotechnologiques, à l’image de Craig Venter, figure de l’entrepreneur dans une nouvelle ère du capitalisme.
Mais l’autrice explique comment l’idée de bricolage, au cœur des tiers lieux mettant en valeur le do-it-yourself, insère également la biologie de synthèse dans le registre de l’économie du partage. L’iGEM incarne ces deux dimensions : l’accent placé sur les innovations et les possibles applications commerciales n’empêche pas la compétition de reposer sur les principes de l’open source. Tous les projets proposés par les équipes doivent en effet utiliser les mêmes des briques du vivant mises à disposition pour la compétition et surtout partager les procédés mis en place pour les combiner.
L’enjeu est aussi de déterminer comment un dialogue avec la société s’instaure autour des usages et des potentiels dangers associés à ces pratiques. Sur cette voie, les expérimentations en art et en design sont à l’origine d’autres projets collectifs. Financé par les universités Stanford et d’Édimbourg, l’ouvrage Synthetic Aesthetics fournit un exemple de la volonté de favoriser ce dialogue.
La designer Alexandra Daisy Ginsberg propose ainsi un « design pour la 6e extinction », un scénario mis en image explorant comment la création d’organismes modifiés est susceptible de rendre des services écosystémiques, en dépolluant l’air ou les sols.
Tout ceci est-il sans danger ? La question n’est pas sans pertinence, comme l’attestent les interventions de représentants du FBI à iGEM, pour informer sur les potentiels mauvais usages de la biologie de synthèse.
Dans le même ordre d’idées, une conférence a été organisée en 2025 à l’institut Pasteur pour réfléchir aux risques inédits que font courir les expérimentations dans le domaine de la « vie en miroir », des organismes dont les molécules seraient des images inversées dans un miroir de celles qui existent dans la nature.
Tous ces exemples montrent qu’indépendamment des usages sociaux inventés pour employer de nouvelles biotechnologies, il est crucial de construire des espaces collectifs pour faire circuler les savoirs scientifiques.
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