En 2010, dans les pages du magazine Chronicles, le chroniqueur conservateur américain Tom Piatak jugeait que le foot appartenait aux "espèces exotiques envahissantes qui perturbent nos paysages et nos cours d'eau, à l'image de la carpe asiatique, aussi laide que prolifique, qui se rapproche de plus en plus des Grands Lacs, au grand désarroi des pêcheurs locaux."
Ces mots critiques traduisent une vision autrefois répandue aux États-Unis, pays hôte du Mondial 2026 qui jouera son premier match face au Paraguay à Los Angeles dans la nuit du 12 au 13 juin. Le football a longtemps dépendu des diasporas qui peuplent les villes américaines pour survivre dans un pays qui lui était quasi hostile.
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En particulier, les communautés hispaniques, passionnées de foot, ont fait de lui un symbole de leur identité. Pour la droite identitaire américaine, le foot aux États-Unis s’apparente donc à une disparition de la culture américaine ; une posture qui a longtemps empêché le foot de s'intégrer pleinement à la culture sportive du pays.
Un retard à combler
Aujourd’hui, les mentalités ont changé. Le foot se place en troisième position des sports favoris aux États-Unis, selon les données de l'agence Ampère Analysis, devant le baseball, mais reste encore le sujet d’un grand nombre de stéréotypes ancrés dans une culture encore très structurée par des normes de genre. Le football américain, par exemple, sport le plus populaire du pays, est presque dépourvu de femmes. De même pour le baseball, pour qui le softball agit comme une variante féminine.
Le foot est traditionnellement un sport de développement des jeunes, et au-delà de l’enfance, un sport dédié aux femmes. Bien sûr, cette description est démodée, et ressemble de moins en moins à la réalité. Aujourd’hui, deux tiers des Américains qui suivent le foot sont des hommes. Mais la présence de cette dimension genrée dans l’histoire contribue grandement au retard de la discipline masculine par rapport au reste du monde, alors que l’équipe féminine, quadruple championne du monde, s’est montrée sans égale.
Un nouveau visage
Le foot n’a jamais autant convaincu outre-Atlantique. Selon les données de l'institut de sondages YouGov, la proportion d'Américains qui déclarent suivre activement le foot est passée de 8 % à 12 % depuis le début de la dernière Coupe du monde masculine organisée en 2022 au Qatar.
Le progrès du foot aux États-Unis se reflète aussi par l’âge de ses admirateurs. Avec 23 % des jeunes adultes entre 18 et 34 ans qui se revendiquent fan du ballon rond, presque deux fois plus qu’au sein de la population générale, il est, avec le basket, le seul sport plus populaire chez les jeunes que chez la population entière. Un chiffre en hausse, car il ne dépassait pas les 13 % avant le dernier Mondial.
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La métamorphose de la relation entre la population des États-Unis et le football est tout d’abord le fruit d’un effort financier colossal de la MLS, le championnat professionnel nord-américain. La MLS et son ancêtre, la Ligue de soccer nord-américaine (NASL), importent depuis les années 1970 des grands noms du ballon rond — de Pelé en 1975 jusqu'à Lionel Messi en 2023 – en proposant des contrats extrêmement attractifs pour des grands noms en fin de carrière.
Le plus important d'entre eux est sans conteste l’ancien capitaine de l’Angleterre David Beckham. Arrivé au Galaxy de Los Angeles en 2007, il fonde en 2018 le club de l’Inter Miami en Floride. Avec des investissements qui se chiffrent à plusieurs centaines de millions de dollars, il y recrute des légendes telles que Luis Suarez, Sergio Busquets et surtout Lionel Messi. Ces investissements rapportent une visibilité considérable à la ligue, dont les droits de diffusion ont été vendus à Apple TV pour la somme de 275 millions de dollars par an.
Un appui hollywoodien
La plateforme de streaming est à l’origine de la série télé "Ted Lasso", qui suit un coach de football américain reconverti en entraîneur dans le championnat de foot anglais. La série, grâce à ses personnages attachants et son atmosphère réconfortante, dépasse le monde du foot et devient un véritable succès. Surtout, elle fait découvrir à un grand nombre d’États-Uniens les coulisses de ce sport.
La star du cinéma hollywoodien Ryan Reynolds contribue également à cette notoriété croissante. L’acteur de "Deadpool" et son partenaire Rob McElhenney font l'acquisition du club gallois Wrexham AFC en 2021. L’ascension de cette modeste équipe jusqu’en deuxième division anglaise est depuis diffusée sur la plateforme Disney+ dans la docu-série "Welcome to Wrexham". Si ce rachat est une belle histoire pour le club, elle participe aussi à une visibilité croissante pour le foot aux États-Unis.
Le foot à tous les échelons de la société
Le ballon rond se développe à tous les niveaux de la société, même dans la sphère politique. En particulier, le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, est un passionné du foot et ne dissimule pas son amour pour ce sport lors de ses apparitions télévisées. Fan avéré du club d'Arsenal, il loue Thierry Henry auprès des médias américains et célèbre l’Aïd en portant une kurta aux couleurs des Gunners. Sa grande popularité donne à sa passion pour le foot une résonance nationale, d’autant plus qu’il met en place certaines mesures pour sa promotion. En pleine campagne électorale en octobre, il a par exemple organisé un tournoi de futsal entre les différents quartiers de New York.
Mais l’engouement est aussi de plus en plus populaire. À seulement 21 ans, l'influenceur IShowSpeed représente cette hausse de la cote du foot. Avec plus de 54 millions d'abonnés sur YouTube, et environ 50 millions sur TikTok et Instagram, en très grande majorité des jeunes, ce phénomène des réseaux sociaux est lui-même tombé amoureux du ballon rond et ses fans l'ont suivi dans cette histoire d'amour. En 2022, il publie une chanson en hommage à la Coupe du monde qui cumule plus de 200 millions de vues, et approche les 100 millions d'écoutes sur la plateforme Spotify. Sa chanson pour l'édition 2026 compte en quelques jours seulement plusieurs millions de vues.
Il participe ainsi à intégrer le foot dans les milieux populaires, auparavant quasi exclusivement réservés au basket. Et à mobiliser la prochaine génération qui amènera les États-Unis le plus loin possible lors des prochaines Coupes du monde.




