“Mozambique Exposed” est une enquête menée par un consortium de 30 journalistes issus de 10 médias en France, en Allemagne, aux États-Unis, au Portugal, au Royaume-Uni, au Rwanda et au Mozambique, coordonnée par Forbidden Stories. France 24 et RFI sont partenaires de ce projet.
Sur une vidéo diffusée le 4 janvier 2025 dans des groupes WhatsApp privés, Arlindo Chissale déambule dans les ruelles de Pemba, capitale de la province mozambicaine du Cabo Delgado. Son visage et sa voix sont graves.
“On est tristes, mais motivés, pas vrai ? Tristes de la mort d’un de nos grands responsables, qui aurait pu être élu administrateur du district de Montepuez.”
La veille, un membre du parti politique d’opposition Podemos a été assassiné par balles en pleine rue à Montepuez, une ville du Cabo Delgado. Des faits qui surviennent au cours d’une crise politique particulièrement grave suivant les élections générales du 9 octobre 2024. L’élection présidentielle a vu la défaite du candidat soutenu par Podemos, Venâncio Mondlane, contre Daniel Chapo, candidat du Frelimo, le parti au pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1975.
Dix jours plus tard, deux soutiens de haut niveau de Mondlane, l’avocat Elvino Dias et l’artiste Paulo Guambe, sont mitraillés dans leur voiture à l’arme de guerre. Mondlane accuse les forces de sécurité d’être responsables, tandis que les autorités annoncent l’ouverture d’une enquête qui n’a pas abouti à ce jour. Ce meurtre marque le début d’une vague d’assassinats visant les cadres du mouvement de Mondlane, notamment au Cabo Delgado.
Parmi ceux-ci, l’assassinat du jeune Abudo Bacar Lawia à Montepuez le 3 janvier 2025, qu’Arlindo Chissale, lui-même membre de Podemos, dénonce dans une deuxième vidéo le lendemain. Il y donne la parole à un cadre du mouvement, qui accuse :
“Les autorités sont les plus fortes, car elles [...] brouillent les pistes pour que les gens ne découvrent pas que les personnes qui commettent ces actes sont membres du SISE, du SERNIC ou du UIR [respectivement, les services de renseignement mozambicains, la police criminelle et la police anti-émeutes, NDLR]”
Trois jours après, Arlindo Chissale monte dans un bus qui devait l’emmener de Pemba, épicentre de ses activités politiques, à Nacala Porto, ville de la province voisine de Nampula, où se situe sa résidence principale. Au cours de ce voyage, il disparaît sans laisser de trace, et rejoint la longue liste des membres de l’opposition tués ou disparus lors des violences post-électorales – au moins 55 personnes dans tout le pays, dont 26 au Cabo Delgado, selon des documents internes à la mouvance de Venancio Mondlane que nous avons pu consulter. Dans sa province, Arlindo Chissale est le seul dont le sort y apparaît comme toujours inconnu. Tous les autres ont été tués.
“Les résultats des élections vont être annulés, sinon ça va mal se passer”
Dans les mois précédant sa disparition, le militant dénonçait également la fraude électorale lors des élections générales d’octobre 2024, décrites comme manipulées par des ONG indépendantes locales et par certains observateurs internationaux.
Devant les médias mozambicains et internationaux, Arlindo Chissale s’exprimait parfois au nom de son parti : chapeau beige vissé sur la tête, on le reconnaît dans ce reportage de Radio Seim Fronteras, filmé le 7 novembre 2024 lors d’une manifestation dans la ville de Pemba, qu’il semble mener.
“Ce n'est pas vrai que Venâncio Mondlane n'a gagné dans aucune province du Mozambique. Au minimum, les résultats des élections vont être annulés. Sinon, ça va mal se passer.”
Ce rassemblement fait partie de la vague de manifestations dans les mois suivant l’élection, répondant à l’appel de Venâncio Mondlane. Contestant les résultats, elles ont été violemment réprimées par les autorités, comme l’explique Wilker Dias, président de la plateforme de la société civile Decide.
“Au moins 416 personnes ont été tuées au cours de cette période. Plus de 7 200 personnes ont été arrêtées au total, dont 1 500 sont toujours en détention. Souvent, aucune accusation claire n'est retenue contre elles. C'est toujours la même chose : ce sont des personnes qui ont été interpellées dans la rue [lors des manifestations, NDLR], et qui sont accusées d'être des criminels.”
La rédaction des Observateurs a contacté le ministère de l’Intérieur mozambicain pour recueillir sa version des faits concernant la répression des manifestations post-électorales. À la publication de cet article, aucune réponse ne nous a été apportée.
“Quand le conflit au Cabo Degado a commencé, Arlindo a été un des premiers journalistes à recevoir des images”
Arlindo Chissale était connu de la rédaction des Observateurs de France 24 sous une autre casquette que celle de tribun politique : l’homme, 46 ans au moment de sa disparition, était également journaliste. Il relayait vidéos, informations et contacts sur le terrain. Des contributions qui nous avaient permis de couvrir les déplacements de population au Cabo Delgado en 2020, au plus fort de l’insurrection islamiste menée à partir de 2017 par Ansar al-Sunna, un groupe qui s’est ensuite afillié à l’organisation État islamique.
À lire aussiENQUÊTE - Dans le nord du Mozambique, des milliers d’habitants fuient la menace islamiste (1/2)
Les contacts de la rédaction des Observateurs avec Arlindo Chissale se sont par la suite espacés, alors qu’il consacrait une part de plus en plus importante de son temps à ses activités politiques. Un changement qui l’a amené à s’éloigner également de certains de ses anciens collègues, comme Tomas Queface, journaliste au sein du média mozambicain Zitamar News et chercheur pour le programme de surveillance des conflits ACLED :
“Au moment de sa disparition, je parlais très peu avec lui, car il était vraiment engagé dans les questions politiques. Moi, je continuais à me concentrer sur l’insurrection.”
Tomas Queface est, avec Arlindo Chissale, un des fondateurs de la plateforme d’information indépendante Pinnacle News, l’une des seules à couvrir régulièrement la situation au Cabo Delgado, difficilement accessible aux journalistes étrangers.
“Quand le conflit au Cabo Degado a commencé, Arlindo a été un des premiers journalistes à recevoir des images de la première attaque, le 5 octobre 2017 [quand des jihadistes ont pris d’assaut la grande ville côtière de Mocimboa da Praia, NDLR.]. Il m’a écrit sur WhatsApp, en me demandant ce qu’il pouvait faire de ces images, et je lui ai répondu qu’il fallait les diffuser sur Facebook, mais avec du contexte. Ensuite on a construit un site internet, c’est comme ça que Pinnacle News est né.”
“Faire du journalisme sur le Cabo Delgado, c’est extrêmement risqué”
Dans ses fonctions de journaliste, Arlindo Chissale n’hésitait pas à mettre en cause la gestion de la crise par les autorités, et le comportement des soldats face aux civils et aux réfugiés. Dans une interview réalisée en juin 2020 pour Pinnacle News, il interroge une personne qui se présente comme un “résident du district de Mocímboa da Praia”, une ville du Cabo Delgado, mis en fuite par des attaques terroristes survenues en mars de la même année.
“Une partie [des militaires] maltraite la population. Surtout en ce qui concerne l'argent. Par exemple, lors des contrôles [sur la route de l’exil, NDLR] au Cabo Delgado, si vous avez 10 000 [meticais, la monnaie mozambicaine, environ 135 euros, NDLR], on vous traite de “shabab” [un nom utilisé au Mozambique pour désigner les insurgés islamistes, NDLR]. 'Ça vient d’où, cet argent ? Ce n’est pas le vôtre. Vous êtes un malfaiteur.' Ils vous le prennent ! Si vous avez de la chance, vous vous en sortez. Sinon, ça peut aller jusqu'à la mort aux mains des militaires.”
Pour Omardine Omar, journaliste du média mozambicain Integrity Magazine et ami d’Arlindo Chissale, qui a également couvert la situation au Cabo Delgado, ce type d’interviews exposait fortement Arlindo Chissale à l’attention des autorités.
“Faire du journalisme sur le Cabo Delgado dans les premières années, c'était très, très violent. La persécution et les menaces étaient énormes.
Le gouverneur de l'époque avait convoqué presque tous les journalistes de la province, pour leur dire qu'ils devaient arrêter de couvrir le terrorisme. Le but était en réalité de tenter d'éteindre cette avalanche d'informations qui circulaient sur le Cabo Delgado.”
Le gouvernement mozambicain a de bonnes raisons de vouloir limiter la circulation des informations sur le terrorisme au Cabo Delgado : stratégique par ses ressources fossiles, la région est aujourd’hui au cœur de plusieurs importants projets de production de gaz naturel liquéfié, menés par des géants de l’énergie comme le français TotalEnergies, l’italien Eni ou l’américain ExxonMobil. Celui mené par Total, baptisé “Mozambique LNG”, pourrait fournir jusqu’à 30 milliards d’euros à l'État mozambicain, une somme qui correspond à plus de 6 fois son budget total pour l’année 2025.
Mais l’intensification des attaques terroristes, et l’invasion par les rebelles en avril 2021 d’une des principales villes de la région, Palma, a fini par provoquer la mise en pause de ce projet, dont les travaux n’ont pu reprendre qu’en janvier 2026.
Dans le téléphone de Chissale, des sources militaires et des accusations contre les forces de sécurité
Au cœur de cette situation sécuritaire explosive, le réseau de sources d’Arlindo Chissale lui permettait de collecter les renseignements les plus sensibles. Des données issues de son téléphone, auxquelles la rédaction des Observateurs a pu avoir accès, montrent qu’il était en contact avec des personnes intégrées aux forces de sécurité et à l'armée qui lui faisaient remonter des informations.
Dans une autre conversation WhatsApp, une source accusait des soldats au Cabo Delgado de violences sexuelles contre des femmes.
Nous n’avons pas pu confirmer indépendamment ces informations spécifiques. Mais plusieurs articles de presse et rapports d’ONG internationales et locales font état de violences sexuelles perpétrées par des soldats mozambicains. L’une d’entre elles, l’Observatoire de l’environnement rural, rapporte plusieurs témoignages. L’un accuse des “militaires [...] très jeunes”, d’avoir “forcé les jeunes filles à [avoir des relations sexuelles] avec eux”.
Les groupes insurgés islamistes se rendent également coupables de violences sexuelles extrêmement grave contre les femmes dans les zones qu’ils contrôlent. Certaines sont réduites à l’esclavage sexuel ; des viols de groupe ont également été rapportés.
Interrogés par la rédaction des Observateurs sur les activités journalistiques d'Arlindo Chissale et leur lien potentiel avec sa disparition, le ministère de l’Intérieur mozambicain et les forces armées de ce pays n’ont pas répondu à nos questions.
“Arlindo a travaillé avec des personnes proches de l’ancien président Filipe Nyusi”
En plus de ses activités politiques et journalistiques, plusieurs personnes proches d’Arlindo Chissale affirment également qu’il a travaillé dans le passé directement pour le compte des autorités. Une personne qui l’a bien connu, et qui préfère garder l’anonymat, se souvient :
“Je crois qu’autour de 2020, 2021, il travaillait avec des personnes proches de l’ancien président Filipe Nyusi [affilié au Frelimo, qui a précédé l’actuel président Daniel Chapo, NDLR]. Ces personnes lui ont demandé de distribuer des téléphones à des soldats au Cabo Delgado, ce qu’il a fait. Ce que j’ai compris, c’est que l’entourage de Nyusi souhaitait collecter des informations directement via les soldats : c’était à une époque où il y avait des soupçons selon lesquels les services de renseignement ne donnaient pas des informations complètes au président Nyusi.”
La même source affirme que, durant cette période, Arlindo Chissale se serait rendu à Maputo, la capitale du Mozambique, pour y rencontrer en personne Filipe Nyusi et au moins un de ses conseillers.
Un cadre du Frelimo a également pu nous confirmer qu’Arlindo Chissale était “un journaliste, mais aussi un informateur pour les Forces de défense et de sécurité”. Il l’accuse cependant d'avoir aussi fourni des renseignements aux insurgés islamistes du Cabo Delgado.
“Il amenait des informations aux Forces de défense et de sécurité, mais aussi aux terroristes. Je le savais très bien. Deux fois, nous avons voulu amener des informations aux terroristes, pour qu’ils les utilisent et que nous puissions les piéger. C’était lui [qui les a transmises, NDLR.].”
La rédaction des Observateurs ne dispose d’aucun élément permettant de confirmer qu’Arlindo Chissale ait pu être en contact avec des personnes liées aux insurgés islamistes dans un cadre autre que celui de ses fonctions journalistiques. Nous avons également cherché à vérifier les informations fournies par nos sources auprès de la présidence du Mozambique, sans succès.
“Chissale a beaucoup donné au journalisme, mais il a disparu dans la lutte politique”
Le 7 avril 2020, un journaliste d’une radio locale financée par l’État, Ibrahimo Mbaruco, avait déjà disparu brutalement au Cabo Delgado. Dans son dernier message à un collègue, il disait être encerclé par des militaires, selon un communiqué de l’association de défense des droits des journalistes Misa. Aucune trace du journaliste n’a été retrouvée depuis.
Le journaliste Omardine Omar, qui a bien suivi cette affaire, explique que, comme Chissale, Ibrahimo Mbaruco avait lui aussi été accusé de liens avec des groupes terroristes :
“À l'époque, on étiquetait quiconque tombait entre les mains des autorités [au Cabo Delgado] en disant qu'il collaborait avec les terroristes, qu'il était leur agent, ou leur informateur. C'est ce qu'on a essayé de vendre au sujet de Mbaruco. Mais la vérité, pour nous qui travaillions avec [Mbaruco], c'est qu'il était la personne que certains suggéraient à ces organes [de sécurité] eux-mêmes : 'Parle avec lui, parce que moi je ne suis pas sur place. Lui peut te fournir des informations'.”
Entre le cas d’Arlindo Chissale et celui de Mbaruco, “il y a cependant une différence”, affirme-t-il.
“Chissale a beaucoup donné au journalisme, surtout dans la couverture de l'insurrection. Mais il a disparu dans la lutte politique, en tant qu'activiste. Mbaruco, lui, a été tué pour avoir fait du reportage sur le terrorisme au Cabo Delgado.”
Une autre personne qui a bien connu Arlindo Chissale confirme que la manière dont il jonglait entre journalisme, activisme d’opposition et liens parfois rapprochés avec les autorités est susceptible de l’avoir mis en danger.
“Il était vraiment dans une zone très hybride. Souvent, il utilisait le masque du journaliste, parfois le masque du consultant, d’autres fois encore le masque du leader politique. [...] Quand vous faites cela, ça finit par poser des problèmes de cohérence.”
Pour mieux comprendre les raisons derrière la disparition d’Arlindo Chissale, nous avons voulu reconstituer ses derniers jours. Retrouvez bientôt la suite de notre enquête :
Arlindo Chissale, une disparition dans l’ombre des services de sécurité mozambicains
Mariana Abreu (Forbidden Stories), Gaëlle Laleix (RFI) et l’équipe du média mozambicain Zitamar News ont contribué à cet article.




