Notre critique de La Guerre des prix : un implacable thriller agricole

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CRITIQUE - Pour son premier film, Anthony Dechaux plonge dans le monde des producteurs laitiers. Face à une Ana Girardot aussi douce que déterminée, Olivier Gourmet impressionne en négociateur rude et taiseux.

Yaourts bio, centrale d’achat, vaches laitières, grande distribution, tractations économiques pour obtenir des prix compétitifs : sur le papier, La Guerre des prix ne promettait rien de très exotique ou même de palpitant. Surprise ! Voilà un très solide premier long-métrage où les spectateurs sont rapidement entraînés dans la spirale d’un polar économique haletant, qui reprend les codes du Wall Street d’Oliver Stone en les mâtinant de l’atmosphère électrique des films de Stéphane Brizé, tels La Loi du marché ou En guerre.

Chef de rayon dans un supermarché normand, Audrey (Ana Girardot), en digne fille d’agriculteurs, s’est construit sa légitimité sur une ligne claire : défendre le bio, valoriser les circuits courts, et maintenir des coûts équitables entre sa centrale d’achat et les éleveurs. Remarquée par sa supérieure pour son tempérament, elle se voit propulsée au siège à Paris afin d’y défendre la filière bio et locale. Elle va surtout devoir faire équipe avec un négociateur aux méthodes redoutables, Bruno Fournier (Olivier Gourmet), et se battre pour imposer ses convictions au sein d’un système impitoyable.

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Le film oppose d’emblée deux mondes. D’un côté, on se frotte à l’authenticité rustique des fermes normandes, avec leurs vastes espaces souvent pluvieux réchauffés par une atmosphère familiale accueillante. On y fait la connaissance du jeune frère (Julien Frison) qui tente de sauver l’exploitation paternelle. De l’autre, l’héroïne est plongée sans ménagement dans les couloirs étroits et feutrés de buildings modernes, aussi aseptisés qu’inhumains. Le contraste est frappant.

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Tous les coups sont permis

Le film étudie au scalpel les rapports de force entre producteurs et acheteurs, qui se déroulent le plus souvent dans des boxes immaculés sans fenêtre qui rappellent des cellules de garde à vue. Les joutes verbales en forme de manœuvres économiques quasi guerrières révèlent la brutalité des mécanismes qui régissent la grande distribution face aux producteurs laitiers.

Ces salles de négociations, lieux étroits et oppressants, s’apparentent à des rings de boxe où tous les coups sont permis. Dans ce monde opaque et impitoyable, pas besoin d’uppercuts, de crochets du droit ou de parades. Ici, on gagne à coups de « marges », de « remises », de « référencements » ou de « parts de marché ». À ce petit jeu, le personnage d’Olivier Gourmet est très fort. Sorte de Clint Eastwood de la négociation agroalimentaire, l’acteur impose son physique massif. Barbu, taiseux, visage impassible, solide comme un roc, Fournier est un ancien boucher devenu un loup solitaire. L’acteur fascine en maître de l’ombre mutique. La sobriété sourde et menaçante de son jeu le hisse au niveau de l’une de ses plus belles prestations, dans L’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller, en 2011.

Quant à Ana Girardot, elle touche par la justesse de son incarnation. Entre douceur et détermination, son personnage se démène dans un univers qui lui est étranger et qu’elle essaie tant bien que mal de dominer. Pour ne rien arranger, elle se lance dans une relation amoureuse avec un jeune négociateur de la centrale d’achat concurrente incarnant tout ce qu’elle rejetait jusque-là.

D’abord issu du monde de l’entreprise, le réalisateur Anthony Dechaux a bifurqué à la trentaine vers la prestigieuse école de la Fémis. Il a bien fait. Avec ce premier long-métrage affûté, maîtrisé, tendu, il signe un drame social agricole en forme de thriller financier qui fait évidemment penser au Petit paysan d’Hubert Charuel. Si La Guerre des prix se gagne dans les bureaux parisiens, elle se perd en revanche dans les champs où les agriculteurs sont étranglés de dettes.

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