Volodymyr Zelensky a sorti un nouvel atout de sa manche pour tenter de convaincre Vladimir Poutine de négocier la fin de la guerre en face-à-face : Roman Abramovitch. Le puissant milliardaire russe et ancien patron du club de football britannique Chelsea a été chargé de faire passer des "messages" au président russe, a assuré le dirigeant ukrainien, selon les information publiées lundi 8 juin par plusieurs médias, dont The Guardian.
Roman Abramovitch a rencontré Volodymyr Zelensky à Kiev en mai pour lui faire savoir que le Kremlin "cherchait à comprendre ce que l’Ukraine voulait vraiment", a affirmé le président ukrainien, interrogé par le Financial Times.
Un oligarque pour convaincre Poutine ?
En retour, l’homme d’affaires, qui vit depuis 2022 entre la Turquie et les pays du Golfe, a été chargé de faire savoir à l’homme fort du Kremlin que Volodymyr Zelensky était ouvert à une rencontre "quel que soit le format" des discussions et "n’importe quand". Les sanctions européennes imposées dès mars 2022 l'ont obligé à chercher des cieux plus cléments que la Russie ou le Royaume-Uni.
Moscou n’a pas nié l’existence d’une diplomatie parallèle, sans confirmer l’identité de l’intermédiaire. Vladimir Poutine a reconnu avoir "rencontré un représentant de notre communauté d’hommes d’affaires". De son côté, Roman Abramovitch a refusé de commenter ces révélations sur son éventuel rôle d’oligarque voulant murmurer à l’oreille des deux belligérants.
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Le recours à l’un des principaux héritiers et bénéficiaires du capitalisme sauvage des années 1990 sous Boris Eltsine pour faire avancer les négociations de paix peut surprendre. Vladimir Poutine a bâti sa popularité initiale en projetant l’image d’une rupture avec l’ère Eltsine et son petit cercle d’ultrariches auquel appartenait Roman Abramovitch.
Cette élite a donné l’impression d’avoir à choisir entre l’exil et la prison. L’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski en 2003 a été perçue comme le symbole de ce divorce entre le pouvoir et les oligarques. Tout comme le sort réservé à Boris Berezovski – le parrain des oligarques –, exilé au Royaume-Uni à partir des années 2000 et mort en 2023 – et considéré comme le mentor de Roman Abramovitch.
Pourtant, l’apparition de l’ex-patron de Chelsea – club qu’il a dû revendre en 2022 – sur la scène diplomatique n’est "pas étonnante puisqu’il a déjà tenté de jouer un rôle similaire au début de la guerre d’invasion à grande échelle de l’Ukraine", souligne Jenny Mathers, politologue et spécialiste des questions de sécurité en Russie à l'université d'Aberystwyth (pays de Galles).
Un discret médiateur depuis 2022
À la surprise générale des observateurs de l’époque, Roman Abramovitch était présent lors des premières négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine en Turquie fin mars 2022. Il y avait été présenté comme facilitateur des contacts entre les délégations ukrainienne et russe. Il a aussi joué un rôle dans l'accord de 2022 permettant à l'Ukraine de continuer à exporter des céréales, d'après le Wall Street Journal.
Le multimilliardaire a ensuite continué à jouer les négociateurs de l’ombre. Il est intervenu à plusieurs reprises pour faciliter des échanges de prisonniers entre les deux camps. Selon CNN, Roman Abramovitch avait même tenté de faire libérer l’opposant politique russe Alexeï Navalny en 2024 en échange du retour de plusieurs prisonniers russes.
Au fil des ans, Roman Abramovitch semble avoir réussi l’exploit "d’être accepté par les deux parties en sachant conjuguer à la fois sa proximité historique avec le pouvoir russe et la confiance qu’il semble inspirer aux autorités ukrainiennes", explique Elisabeth Schimpfössl, spécialiste des élites à l’université Aston et autrice du livre "Rich Russians. From Oligarchs to Bourgeoisie" ("riches russes : des oligarques à la bourgeoisie", Oxford University Press, 2018).
À (re)voirRoman Abramovitch, l'oligarque devenu négociateur
Au Kremlin, "Roman Abramovitch a toujours prouvé qu’il savait être loyal", assure cette experte. Il est l’un des rares oligarques à avoir accepté de diriger une province à la demande de Vladimir Poutine. Il est resté à la tête du district autonome de Tchoukotka – dans l’Extrême-Orient russe – entre 2000 et 2008. Et depuis, il s’est bien gardé de critiquer le pouvoir russe, même depuis le début de la guerre en Ukraine.
Une proximité avec le Kremlin qui ne semble pas déranger Volodymyr Zelensky. Le président ukrainien "a demandé à Joe Biden de ne pas inscrire Roman Abramovitch sur la liste des sanctions américaines – alors qu’il l’était déjà sur celles des Européens – précisément à cause du rôle de médiateur qu’il pouvait jouer", précise Elisabeth Schimpfössl.
Aux yeux de Kiev, Roman Abramovitch apparaît "comme le meilleur choix possible parmi les hommes d’affaires russes", notent les experts interrogés par France 24. Il semble encore avoir l'oreille du président russe tout en ayant réussi "à se forger une image très occidentalisée", assure Jenny Mathers.
Et ce n’est pas seulement grâce à son passage à la tête de Chelsea. "C’est aussi en grande partie en raison de son ex-femme Dacha Joukova, qui a lancé en 2008 le musée d’art contemporain Garage de Moscou, qui a contribué à l’image de sophistication culturelle du couple en Occident", explique Elisabeth Schimpfössl. Dacha Joukova siège également au conseil d'administration du prestigieux Met Gala à New York.
Un pion pour Zelensky ?
Mais ce n’est pas parce qu’il semble accepté par tous que Roman Abramovitch va réussir là où les autres ont échoué. Vladimir Poutine a d’ailleurs fait savoir qu’il ne voyait aucun intérêt à rencontrer Volodymyr Zelensky, à la suite de la lettre ouverte du président ukrainien appelant à des négociations directes. C’est pourtant le message que l’oligarque est censé faire passer également au dirigeant russe.
Pour Jenny Mathers, l’influence de Roman Abramovitch reste finalement très limitée à Moscou. "Il a peut-être plus de facilité que d’autres à être entendu – et c’est déjà important – mais ce n’est pas lui ou un autre oligarque qui peut convaincre Vladimir Poutine d’envisager de faire des compromis avec l’Ukraine", assure-t-elle.
Volodymyr Zelensky s’en doute, d’après cette experte. "Il y a une évidente dimension de communication dans l’annonce du président ukrainien", estime Jenny Mathers. En affirmant qu’il est prêt à mettre entre les mains d’un oligarque russe ses "espoirs" de négociations directes avec Vladimir Poutine, "il veut donner l’impression à la communauté internationale que c’est lui qui fait tous les efforts pour trouver une issue à cette guerre", soutient-elle.
En plus, cela permet à Volodymyr Zelensky de présenter un médiateur dont le profil peut sembler plus sérieux que celui que Vladimir Poutine avait sorti de son chapeau début mai : l’Allemand Gerhard Schröder. L’ex-chancelier est en effet réputé pour son parti pris très prorusse.




