La plus grande introduction en Bourse se fera sans la Chine. En effet, SpaceX a décidé que les ressortissants chinois et de Hong Kong ne pouvaient pas acheter d’actions du conglomérat américain regroupant les activités spatiales et liées à l’IA d’Elon Musk, qui doit faire ses débuts à Wall Street vendredi 12 juin.
"Les fonds de pension, les gestionnaires de fortune, les individus les plus aisés ou encore des fonds souverains" chinois ne peuvent pas participer à cette introduction en Bourse historique, regrette China Daily, l’un des principaux quotidiens pro-Pékin en Chine.
Au nom de la sécurité nationale
Révélé tout d’abord par Bloomberg vendredi dernier, ce choix d'exclure tout un pays s’est rapidement concrétisé. Un message d’"erreur 1009" s’affichait sur les écrans d’ordinateur de toutes celles et ceux qui voulaient se connecter depuis la Chine et Hong Kong au site officiel de SpaceX pour y remplir un formulaire d’achat d’actions, a constaté Reuters.
"De mémoire récente, c’est l’une des premières fois qu’une nation entière se retrouve ainsi expressément exclue d’une introduction en Bourse", s’étonne Grégoire Kounowski, conseiller en stratégie d’investissement chez Norman K, un gestionnaire de patrimoine.
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SpaceX a brandi l’étendard de la sécurité nationale pour justifier sa décision. Plus précisément, la future star de Wall Street a indiqué que laisser des Chinois acheter des actions risquait de mettre le groupe en porte-à-faux avec la réglementation internationale américaine sur le trafic d'armes (Itar), qui régit le commerce de technologies sensibles de défense et d'aéronautique, a indiqué Bloomberg.
L’Itar encadre strictement la vente et le partage d’informations au sujet des produits inclus sur une liste de technologies sensibles pour la sécurité nationale américaine, telles que les armes à feu, certains logiciels ou encore des données techniques nécessaires à la fabrication de fusées.
Et SpaceX est effectivement concerné. "C’est bien plus qu’un simple acteur privé du secteur de l’aérospatiale. Le groupe travaille avec le Pentagone et les agences de renseignement, et certaines technologies utilisées par SpaceX pour ses lanceurs Falcon et Starship sont considérées par le gouvernement américain comme du matériel militaire critique", explique Louise Girard, analyste de marchés pour le courtier en Bourse XTB. SpaceX développe aussi le programme de satellites militaires Starshield, pour répondre spécifiquement aux besoins des agences de renseignement américaines.
Faire plaisir à Donald Trump
Ce sont certes des domaines sensibles, mais en quoi l’achat d’actions SpaceX par un investisseurs lambda en Chine fragiliserait la sécurité intérieure américaine ? "Une société qui devient publique a l’obligation de partager des données financières avec ses actionnaires, mais pas sa technologie, ni ses secrets de fabrication. Devenir actionnaire de SpaceX ne va pas permettre à l’investisseur [chinois ou non, NDLR] d’avoir accès aux informations les plus sensibles", assure Grégoire Kounowski.
En revanche, cette décision va faire plaisir à la Maison Blanche. "Les États-Unis font très attention à ne pas laisser la Chine avoir trop d’accès à des entreprises dans les secteurs clés comme l’aéronautique ou l’IA", souligne Alex Dryden, spécialiste des marchés financiers à l’université de Londres. Or SpaceX est actif dans ces deux secteurs.
Mettre ainsi tous les Chinois hors du coup "permet probablement à Elon Musk de marquer quelques points auprès de Donald Trump", estiment les experts interrogés par France 24.
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Et à peu de frais pour l'homme d'affaires. En effet, "SpaceX n’a pas besoin des investisseurs chinois ou hongkongais car l’opération a généré un tel engouement que la demande globale est déjà bien supérieure à l’offre", souligne Louise Girard. Pourtant, les entreprises qui s’apprêtent à entrer en Bourse font généralement la cour à tous les investisseurs possibles afin de lever autant d’argent que possible. Et il pourrait paraître suicidaire de se couper d’un pays de près de 1,5 milliard d’habitants, dont plus de 250 millions ont déjà investi en Bourse d’après China Daily.
Cette interdiction a également une portée limitée en pratique. SpaceX "a le droit de refuser de vendre en direct à des investisseurs chinois, mais il est beaucoup plus difficile d’empêcher des Chinois de participer à cette introduction en Bourse", assure Louise Girard. Autrement dit, des investisseurs de la première puissance économique asiatique qui le veulent vraiment "trouveront toujours des moyens de contourner cette interdiction", ajoute Grégoire Kounowski.
Les banques qui gèrent cette méga-introduction en Bourse vont-elles vérifier que derrière tous les comptes de courtage offshore ne se cachent pas des investisseurs chinois ? Quid des produits financiers plus complexes qui contiennent un peu de SpaceX, associé à d’autres valeurs ? Là encore, ce peut vite devenir un casse-tête de vérifier s’il n’y a pas des ressortissants chinois qui ont investi dans ces véhicules financiers.
Les investisseurs chinois prêts à tout ?
Pour Alex Dryden, "c’est en un sens une bonne nouvelle pour les investisseurs chinois d’être ainsi tenus à l’écart". L'expert pense en effet que la valorisation en Bourse visée par Elon Musk – plus de 1 000 milliards de dollars – "n’a aucun rapport avec la valeur réelle de SpaceX". Cette aventure boursière risque donc "de mal se terminer pour une partie des investisseurs non avertis", ajoute Grégoire Kounowski, qui partage ce constat.
Le problème est que les Chinois semblent prêts à "prendre d’importants risques pour accéder à des actions" SpaceX, constate le Financial Times. Par exemple, des cryptomonnaies promues comme étant adossées à des actions de sociétés cotées comme SpaceX ont le vent en poupe en Chine. L’engouement pour ces actifs a été tel que certains investisseurs chinois se sont rués sur ces produits sans faire les vérifications nécessaires pour s'assurer que le placement est sûr, relate le quotidien financier britannique.
D’autres boursicoteurs ont misé sur tout ce qui pouvait ressembler à du SpaceX, souligne le South China Morning Post. Les investissements dans les entreprises chinoises de l’aérospatiale ont explosé, tout comme l’achat d’actions de sous-traitants qui pourraient travailler pour SpaceX, comme des fabricants d’antennes pour satellite. "Il est inquiétant de voir jusqu’où ces investisseurs sont prêts à aller pour ne pas rater le train SpaceX", résume Alex Dryden.
Et ce n’est que le début, craignent les experts interrogés par France 24. Après SpaceX, ce sera au tour d’OpenAI et Anthropic de faire leurs premiers pas boursiers. Ils vont probablement avoir à marcher sur les mêmes œufs géopolitiques et se poser les mêmes questions. "Anthropic, par exemple, développe des outils également utilisés par le ministère américain de la Défense", souligne Alex Dryden. SpaceX marque peut-être le début de l’ère des introductions en Bourse géopolitiquement sensibles.



