"Les maîtres d'école sont des jardiniers en intelligences humaines". C’est avec les mots de Victor Hugo que le directeur de la rédaction de L’Express, Eric Chol, a ouvert lundi 23 mars un colloque consacré à l’éducation, une première édition autour du thème : "Apprendre et se former à l’ère de l’IA". Dans le public, des élèves, des enseignants, des parents, des cadres, des entrepreneurs… Autant de populations confrontées à la révolution de l’intelligence artificielle et qui ont tout intérêt à cultiver le jardin des savoirs pour ne pas se laisser distancer par le progrès technologique.

Dans un théâtre Marigny plein à craquer, les débats ont débuté avec un duo au sommet de l’enseignement supérieur européen, une conversation franco-italienne entre deux directeurs qui se connaissent bien, Éloïc Peyrache, doyen et directeur général d'HEC Paris et Francesco Billari, recteur de l'université Bocconi. Leurs établissements ont cocréé un Bachelor, double diplôme en sciences des données et en sciences sociales. Ils font aujourd’hui face aux mêmes défis. "L’intelligence artificielle challenge notre quotidien mais c’est aussi une fantastique opportunité. Il est certain que désormais, les étudiants doivent être capables de poser des questions et d’interpréter les réponses de l'IA plutôt que de simplement réaliser un PowerPoint", estime Francesco Billari. Son homologue français abonde : "La meilleure façon d’être remplacé, c'est de devenir un passe-plat. Il va falloir continuer à penser, à développer des compétences". Et pour éviter l’atrophie cognitive, "le campus est central. Il faut préserver l’interaction, développer des compétences sociales, émotionnelles, humaines", ajoute le recteur de l’école milanaise. Sentiment partagé par son confrère : "La question du lien et du collectif va gagner en importance, c’est pourquoi nous investissons massivement dans nos installations". Pour le bien-être des étudiants, comme du corps professoral.

Pour Olivier Sibony, "la valeur de l'escalade est dans le chemin"

Et au sein des entreprises ? Si l’IA est amenée à prendre des décisions, les managers ne risquent-ils pas de perdre une partie de leur liberté, de leur autonomie ? Un professeur de stratégie à HEC Paris répond à cette interrogation. Olivier Sibony est l’auteur, avec Eric Hazan, de Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’heure de l’intelligence artificielle (Flammarion). Dans beaucoup de secteurs, s’en remettre à la machine peut-être un gage d’efficacité et de fiabilité. Mais certaines compétences ne sauraient être déléguées. Confier des décisions de justice à l’IA paraît ainsi totalement exclu. "La justice consiste à suivre une procédure, à respecter des formes, à entendre des témoins dans un certain ordre", explique Olivier Sibony. A l'en croire, la méthode, qui mène à la décision, prévaut sur le résultat. "L'alpinisme, ce n’est pas prendre un hélicoptère pour arriver au sommet de la montagne. La valeur de l'escalade est dans le chemin, pas dans le fait d'arriver au but", rappelle-t-il.