"C'est leur plaque tournante en Europe" : comment la Russie espionne depuis Vienne

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Vienne, capitale de l’Autriche… et nid d'espions ? Comme aux grandes heures de la guerre froide, la capitale de l'Autriche a vu revenir les agents secrets du monde entier. Un pays est particulièrement suspecté d'espionnage depuis la "ville des rêves" : la Russie.

Moscou a intensifié l'activité de ses antennes paraboliques sur les bâtiments lui appartenant dans la capitale autrichienne, explique longuement le Financial Times (FT) dans un article publié mardi 17 mars. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, les toits des vastes locaux diplomatiques russes situés dans la capitale autrichienne ont ainsi repris l'une de leurs fonctions les plus importantes de la guerre froide : celle de plus grande plateforme clandestine de renseignement électromagnétique du Kremlin en Occident, rapporte le quotidien anglais.

L'installation des antennes paraboliques ainsi que leur orientation et leur repositionnement sont particulièrement scrutés. A la veille de la Conférence de Munich sur la sécurité, en février dernier, l'une des plus grandes antennes paraboliques installées sur le toit de l’ambassade de Russie a ainsi été réorientée… et a retrouvé sa position initiale le lendemain de la clôture de la conférence.

Plusieurs autres lieux abritent des installations sur son toit, comme le centre culturel russe de Brahmsplatz. Au moins quatre antennes paraboliques existent également sur le toit d'un ancien sanatorium de la Sternwartestrasse, une clinique autrefois utilisée secrètement par les responsables du NKVD de Staline pour leur convalescence et acquise par les Russes en 1953.

"Russiancity", ce "centre névralgique" de l'espionnage

Des centaines de photos haute résolution d'équipements sur les toits, consultées par le Financial Times et analysées par des experts, fournissent des indices sur les objectifs des espions russes. Ces photos ont été prises par NomenNescio, un groupe d'ingénieurs en électronique et de passionnés de communication basés à Vienne qui s'est donné pour mission, depuis l'automne 2022, de faire la lumière sur ces installations techniques.

Ce groupe documente particulièrement le toit du plus grand complexe russe de Vienne, surnommé "Russiancity". Située sur la rive est du Danube, "Russiancity" est un lieu de travail et une résidence depuis une quarantaine d’années. Ce complexe est entouré de clôtures de haute sécurité et comprend plusieurs bâtiments résidentiels ainsi qu'une école pour les enfants des diplomates russes. En son centre se dresse un bâtiment octogonal de six étages abritant la mission russe auprès de l'ONU, avec un toit recouvert d'antennes paraboliques. Ce lieu abrite "un centre névralgique stratégique important pour des activités d’espionnage à l’encontre de l'Autriche et d’autres pays européens", estiment les services de renseignement autrichien (DSN), rapporte Libération. Dans ce lieu, des agents secrets sous couverture légale font ainsi tourner une station d’écoute satellite, radar et radio.

Selon les travaux de NomenNescio, la plupart des antennes de ce complexe russe sont orientées vers l'ouest, en direction de certains des 18 satellites géostationnaires situés entre le méridien de Greenwich et le 15e méridien de longitude, explique au FT le porte-parole de NomenNescio, Erich Moechel.

Une approche permissive

La capitale autrichienne, située au centre de l'Europe géographiquement, présente un intérêt particulier en tant que base pour de nombreuses organisations internationales, notamment l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l'Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

Alors que l'invasion de l'Ukraine en 2022 a provoqué une vague d'expulsions diplomatiques russes de la plupart des pays européens, l'Autriche, neutre depuis 1955 et non membre de l'Otan, a de son côté adopté une approche plus permissive à l'égard de Moscou. La Russie maintient encore environ 500 membres du personnel diplomatique dans la ville, dont un tiers seraient soupçonnés de travailler secrètement comme espions, selon les services de renseignement autrichien. Ces derniers ont bien conscience du problème. Ils ont récemment averti que "les capacités techniques et l'alignement adaptable des stations SIGINT de la Fédération de Russie (à Vienne) constituent un risque important pour la sécurité en matière de contre-espionnage".

Les diplomates européens s'inquiètent également des activités de Moscou. "L'activité russe est l'une de nos principales préoccupations. Nous savons qu'ils ciblent les communications gouvernementales et militaires de l'Otan avec les moyens dont ils disposent", a déclaré au FT un haut diplomate européen en poste dans la capitale autrichienne. "Vienne est devenue extrêmement importante pour eux… c'est leur plaque tournante en Europe."

Malgré les recommandations du DSN, Vienne n'a guère manifesté d'intérêt pour l'expulsion de diplomates ou d'autres mesures contre les agents russes. Ce service de renseignement a fourni au gouvernement une liste de personnes connues pour gérer les stations secrètes de renseignement électromagnétique russes à Vienne. Mais les autorités estiment que donner suite à ces informations ne ferait qu'exacerber les tensions avec la Russie.

Si les services de contre-espionnage autrichiens sont impuissants, c'est aussi parce que selon la loi autrichienne, l'espionnage ne peut être poursuivi que s'il est commis contre l'intérêt national. Certains responsables politiques entendent toutefois légiférer.

Ces dernières années, des scandales d'espionnage au profit de la Russie ont terni la réputation de Vienne auprès des services de renseignement occidentaux. Egisto Ott, un ancien agent des services de renseignements autrichiens arrêté le 29 mars 2024, est ainsi soupçonné d'avoir fourni des informations à la Russie. Son procès a débuté le 22 janvier dernier et se poursuit actuellement.

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