Guerre en Iran : le soutien avorté de Friedrich Merz au plan de Donald Trump

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Sourires complices et compliments réciproques. Ce mardi 3 mars, Friedrich Merz et Donald Trump affichent sans réserve leur proximité dans le Bureau ovale. Invité à la Maison-Blanche, le chancelier allemand est alors le premier dirigeant européen à être reçu par le républicain à Washington depuis le lancement de la guerre en Iran. Trois jours plus tôt, les États-Unis et Israël ont mené d'importants bombardements contre la République islamique, tuant son Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. À cet instant, pas question pour Friedrich Merz de critiquer l'opération ordonnée par son homologue américain. "Nous ‌sommes sur la même longueur d'onde s'agissant de repousser ce régime épouvantable en Iran", lance le conservateur. Un discours qui satisfait Donald Trump, qualifiant son interlocuteur d'"homme très brillant".

Inquiétudes sur le blocage du détroit d'Ormuz

Près de trois semaines après le début du conflit au Moyen-Orient, la mansuétude de Friedrich Merz vis-à-vis du président américain s'est estompée. Alors que Paris, Londres ou Madrid ont répété leur volonté de ne pas s'impliquer dans cette guerre, Berlin leur a emboîté le pas ces derniers jours. Dans une déclaration au Bundestag mercredi 18 mars, le chancelier n'a pas manqué de pointer à son tour la stratégie militaire américaine. Donald Trump peine lui-même à expliquer les objectifs de son armée au fil des frappes aériennes en Iran. "À ce jour, aucun plan convaincant n'a été présenté quant à la réussite de cette opération", a déploré Friedrich Merz devant les parlementaires, tout en insistant sur sa volonté de ne pas voir les relations transatlantiques se dégrader de nouveau en raison de cette crise.

Source de conflit entre Washington et ses partenaires européens, dont Berlin ? La situation dans le détroit d'Ormuz, toujours partiellement bloqué par l'Iran en représailles à l'intervention israélo-américaine. Point de passage d'environ 20 % du pétrole mondial, le bras de mer concentre aussi d'importants enjeux pour l'approvisionnement en métaux ou en engrais. Le week-end dernier, Donald Trump, également confronté à la flambée des prix des hydrocarbures aux États-Unis, a exhorté les membres de l'Otan à l'aider à la réouverture de la voie navigable. "S'il n'y a pas de réponse [à cette demande], ou si celle-ci est négative, je pense que cela aura des conséquences très mauvaises pour l'avenir de l'Otan", a averti le milliardaire, dans une interview au Financial Times. Avant de poursuivre, sur le même ton menaçant : "Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas."

À l'instar de la majorité des autres États du Vieux Continent, l'Allemagne a manifesté son opposition à toute participation militaire dans la région. "Cette guerre ne relève pas de l'Otan", a assuré Friedrich Merz lundi, lors d'une rencontre à Berlin avec le Premier ministre néerlandais Rob Jetten. Le dirigeant a promis que les troupes allemandes ne chercheront pas à restaurer "la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz par des moyens militaires" tant "que la guerre durera". Avant toute hypothétique action défensive, "nous voulons d'abord savoir d'Israël et des États-Unis quand ils comptent atteindre leurs objectifs militaires en Iran", a abondé le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul. Or, les deux nations se montrent toujours floues sur ce point.

Spectre d'une nouvelle crise énergétique

L'évolution de la position de Friedrich Merz sur la guerre en Iran résulte de différents paramètres. Sur le plan intérieur, un conflit prolongé au Moyen-Orient pourrait engendrer des répercussions en chaîne outre-Rhin. Certes, les premiers jours du conflit, marqués par la mort d'Ali Khamenei, pouvaient laisser espérer le scénario d'une intervention brutale, mais rapide. Mais, le régime iranien ne s'étant pas effondré, le spectre d'une guerre longue – et de ses conséquences sur l'économie mondiale – a de quoi inquiéter Berlin. Principale crainte du pouvoir allemand : l'industrie allemande pourrait de nouveau pâtir par une hausse des tarifs de l'énergie, liée à l'impact de la guerre sur les infrastructures pétrolières et gazières dans la péninsule arabique. Une situation déjà connue par les entreprises du pays après l'invasion russe de l'Ukraine.

Un tel scénario mettrait à mal les ambitions de Friedrich Merz, en fonction depuis moins d'un an à la tête du gouvernement allemand. Alors que l'économie du pays tourne au ralenti depuis plusieurs années, le chef de file de la CDU a fait du retour de la croissance une de ses priorités. La hausse durable des prix de l'énergie constituerait un obstacle de taille à sa stratégie. L'institut Ifo, centre spécialisé dans les analyses économiques basé à Munich, a réalisé des calculs pour quantifier l'influence du conflit au Moyen-Orient sur la richesse nationale allemande. D'après ses estimations, si la guerre s'arrêtait rapidement, la croissance allemande atteindrait 0,8 % en 2026, soit une perte de 0,2 point de pourcentage. Mais dans le cas où les hostilités se poursuivraient plus longtemps, l'institut Ifo anticipe la perte de 0,4 point de pourcentage, soit une croissance de 0,6 % cette année.

Équation politique difficile à résoudre

Loin d'être idéal pour Friedrich Merz, car dans le même temps, ses adversaires politiques se renforcent, en particulier à l'extrême-droite. Les sondages donnent pour le moment l'Alternative für Deutschland (AfD) victorieuse de deux élections régionales dans les Länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, prévues en septembre prochain. Le parti, par ailleurs de plus en plus proche de la sphère Maga, mise sur une rhétorique anti-immigrés au cœur de son programme. Dans ce contexte, le chancelier allemand redoute l'hypothèse d'une nouvelle vague d'immigration venue d'Iran, avec des dizaines de milliers de réfugiés cherchant à rejoindre l'Europe pour fuir les combats. Le 13 mars, il indiquait ainsi qu'un enlisement de la guerre "risqu[ait] de provoquer des migrations massives".

L'équation politique à résoudre n'est pas aisée pour Friedrich Merz : dans le même temps, il doit aussi ménager ses alliés du SPD (centre-gauche), nécessaires à la survie de sa coalition gouvernementale et qui le poussent à opter une position plus dure face à Donald Trump. Atlantiste convaincu, le conservateur a rapidement déchanté face à l'attitude toujours plus défiante du président américain vis-à-vis de l'Europe. Or, comme d'autres dirigeants européens, Friedrich Merz se place sur une ligne de crête ardue à tenir entre remises en cause régulières des décisions de Washington et nécessité stratégique à conserver des relations cordiales avec l'administration républicaine.

Et ce, quitte à agacer certains de ses alliés au sein des 27 avec de tels zigzags. L'Espagne, frontalement attaquée par Donald Trump lors de son tête-à-tête avec Friedrich Merz au début du mois, n'a pas apprécié de voir ce dernier implicitement approuver ces propos. Préoccupant, au moment où l'Europe tente d'apparaître comme plus unie que jamais face aux soubresauts du président américain. Une imprévisibilité qui pousse les capitales européennes, Berlin en tête, à réexaminer en permanence leur vision de la crise en cours au Moyen-Orient. Ainsi, si Friedrich Merz refuse catégoriquement toute intervention dans le golfe d'Ormuz pour le moment, Michael Sauga, éditorialiste du Spiegel, estime qu'"il ne faut pas parier que [ce] revirement du chancelier fédéral sera le dernier".

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