La stratégie de "décapitation" portera-t-elle ses fruits ? Alors qu'Israël a annoncé mercredi la mort du ministre du renseignement iranien Esmail Khatib, au lendemain de celle du dirigeant de facto du pays Ali Larijani, plusieurs spécialistes s'interrogent sur l'efficacité de ces frappes ciblées à moyen et long terme. Du côté d'Israël et des Etats-Unis, viser les ténors du régime, bien que cela soit illégal au regard du droit international, a pour objectif de l'affaiblir et d’éviter des enlisements militaires, en décourageant notamment les cadres subalternes d’accepter des fonctions devenues extrêmement dangereuses. En parallèle, les milliers de bombardements menés contre la République islamique visent à restreindre toute riposte militaire.
Mais certains observateurs du conflit sont dubitatifs. Car au cœur du problème se trouvent la structure et la résilience du régime iranien. La figure du "martyr" est en effet profondément ancrée dans l’idéologie de la République islamique d’Iran, et l’élimination de hauts dirigeants, à défaut de raccourcir la guerre, peut attiser un désir de vengeance et fermer les voies diplomatiques — prolongeant ainsi le conflit. "Ce régime se nourrit d’une théologie de la souffrance, donc plus il y aura d’assassinats, plus il deviendra résilient, et des individus moins expérimentés accéderont à des postes plus élevés", a par exemple expliqué Bader Al-Saif, historien, lors d’une conférence du Middle East Institute.
Un second souffle
"Ce n’est pas un régime personnalisé. Il existe des couches institutionnelles sous chaque individu et j'imagine que la réponse à ces frappes de décapitation consiste simplement à promouvoir des cadres en interne – même si cela comporte le risque de faire émerger des individus inconnus et non expérimentés", abonde auprès du Guardian Sanam Vakil, experte de l’Iran à Chatham House. Elle poursuit : "Pour l’instant, [cette stratégie de décapitation] semble surtout faire gagner du temps (...), mais il existe un risque que cela redonne un second souffle au système en revitalisant un régime qui était en perte de vitesse, où ceux qui montent en grade ont vu leurs mentors, leurs supérieurs et des membres de leur famille être tués."
Les experts sont d'autant plus circonspects que par le passé, les assassinats menés par Israël n'ont pas eu de grand succès. Un exemple : la mort du chef spirituel du Hamas, le cheikh Ahmed Yassin en 2004, qui n'a pas empêché le groupe de se reconstituer. L'élimination des figures clés lors de la guerre d'Irak en 2003, menée par les Etats-Unis, n'a, elle non plus, nullement conduit à la démocratisation du régime, bien au contraire.
Un soulèvement peu probable
"L’un des mythes répandus au sein du gouvernement américain après le 11-Septembre et avant l’invasion de l’Irak était qu’il suffisait d’éliminer la "sale douzaine" [de hauts responsables du régime] en Irak. Je pensais que c’était une mauvaise idée à l’époque, et ça l’est toujours aujourd’hui", a commenté Jon B. Alterman, du Center for Strategic and International Studies à Washington, auprès du Guardian. "Un point qui n’a pas reçu suffisamment d’attention est que si l’on élimine les personnes qui ont de l’influence auprès des éléments les plus radicaux, il ne reste plus personne capable de les arrêter. On a aussi l’impression que la résilience du régime iranien est sous-estimée. Il est peut-être possible de provoquer une division interne, mais je ne vois aucune preuve de l’existence de démocrates modérés prêts à prendre le relais", développe-t-il.
La situation est complexe car même en cas de déstabilisation du régime, un soulèvement populaire victorieux n’apparaît pas forcément comme le scénario le plus probable. Dans un article publié en janvier dans le magazine américain Foreign Affairs, Afshon Ostovar, spécialiste du Moyen-Orient à la Naval Postgraduate School, avance qu’un éventuel coup d’Etat aurait plus de chances d’émaner de l’intérieur du Corps des gardiens de la révolution islamique — l’acteur le plus puissant du pays — et viserait avant tout à maintenir les structures en place, une hypothèse jugée crédible par plusieurs experts. En outre, Donald Trump a lui-même reconnu plus tôt dans la guerre que l’élimination de dirigeants clés pourrait compromettre les chances d’une transition politique. "Imaginer une issue diplomatique à cette guerre — c’est très difficile", conclut Daniel Sheffield, professeur assistant à l’université de Princeton, cité par CNN.

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