Nous vivons une période de transition unique dans l’histoire de l’humanité. Dans certaines régions du monde, la population croît rapidement, tandis que dans d’autres, elle se stabilise ou diminue. Parallèlement, la répartition par âge évolue à des rythmes différents selon les régions. Les populations du Niger et de la République démocratique du Congo, par exemple, sont encore assez jeunes, alors que celles de l’Italie et du Japon sont beaucoup plus âgées. Même au sein d’un pays donné, on observe des écarts grandissants entre les taux de croissance démographique et les structures d’âge des zones urbaines, périurbaines et rurales. Comment se préparer aux immenses défis sociaux, culturels, politiques et économiques qui accompagnent ces changements majeurs, souvent sans précédent ? Peut-être en se tournant vers les démographes…
Notre travail consiste à examiner le passé et le présent pour comprendre comment des paramètres comme la fécondité, la santé et l’éducation entraînent des changements dans la taille et la répartition par âge des populations – et, in fine, influent sur l’avenir. De fait, les tendances des prochaines décennies sont déjà en marche. Impossible de changer ce qui est déjà fait, mais en comprenant les facteurs qui forgent les changements démographiques à long terme, les spécialistes aident les décideurs dans leurs choix.
Une Europe vieillissante
Deux des principaux défis auxquels sont confrontés de nombreux pays européens sont le déclin de la population et son vieillissement général. Dans ces conditions, comment assurer la prise en charge d’un nombre croissant de personnes âgées tout en maintenant un système économique reposant sur un effectif d’actifs en diminution ? En Italie, par exemple, plus de 30 % de la population a plus de 60 ans, alors que l’âge actuel de la retraite est fixé à 62 ans. Cette tendance exercera une pression intense sur les services publics et les recettes fiscales qui les financent. Et ce cas est loin d’être unique.
Tous les pays du monde suivent une trajectoire similaire, car ils traversent ce que l’on nomme une « transition démographique ». Un concept développé par l’Américain Frank Notestein dans les années 1940. Schématiquement, dans les sociétés traditionnelles, des taux de fécondité et de mortalité élevés se traduisent par une croissance du nombre d’individus faible, voire nulle ; celui-ci, durant la transition vers la modernité, augmente rapidement, mais de façon temporaire, car le taux de mortalité baisse plus vite que celui de la natalité ; enfin, les sociétés modernes reviennent à une croissance démographique faible, sinon nulle, en raison de la faiblesse des taux de fécondité et de mortalité.
Tous les pays suivent cette trajectoire, mais pas nécessairement au même moment ni au même rythme. Dans de nombreux pays européens et aux États-Unis, cette transition s’est généralement déroulée de la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle et est désormais achevée : la population croît lentement, diminue ou devrait commencer à le faire bientôt, et ce jusqu’à la fin du siècle .
Dans ces conditions, la proportion de personnes âgées augmente. En 2020, alors que je travaillais au centre commun de recherche (CCR) de la Commission européenne, à Ispra, en Italie, nous avons étudié les tendances du vieillissement en Europe afin d’aider les pays à anticiper les défis futurs, notamment les besoins en matière de soins de santé et de main-d’œuvre. Nous avons constaté des variations considérables, le sud de l’Europe vieillissant plus rapidement que le reste du continent. Cependant, toutes les régions devraient converger vers ce modèle, et le vieillissement touchera aussi bien les zones rurales qu’urbaines. La perte de population peut y entraîner une dégradation des infrastructures, un accès réduit aux services publics, ainsi que des perturbations sociales.
Un facteur susceptible de parer à cette évolution est la migration, car elle apporte une population supplémentaire, et généralement plus jeune. Notre analyse montre que, dans la plupart des territoires de l’Union européenne, le nombre d’arrivants est supérieur à celui des partants. En revanche, la mobilité interne n’est suffisante pour compenser la baisse de la population active due aux départs à la retraite que dans 27 % des régions, et principalement dans les zones urbaines. Dans quelques rares zones seulement la migration compense le manque de jeunes entrant sur le marché du travail.
L’éducation au Niger
Les pays moins développés sont confrontés à un autre défi à court terme : une croissance démographique rapide. Ainsi, la République démocratique du Congo connaît-elle un taux de croissance annuel supérieur à 3 %, avec un doublement de la population en à peine plus de vingt ans. Les autorités doivent créer suffisamment de services de santé, d’éducation et de circonstances favorables à l’emploi pour suivre ce rythme, autant de défis majeurs avec des ressources limitées.
Les taux de fécondité dans les pays en développement sont en baisse en raison de l’expansion économique, de la généralisation de l’éducation des femmes, de l’urbanisation, d’un meilleur accès à la contraception et de l’évolution des normes sociales. Pourtant, dans ces pays, la démographie continue de croître, car la transition n’y a commencé que tardivement : dans de nombreuses régions d’Afrique, elle n’a débuté qu’au cours du dernier quart du XXe siècle.
Ces transitions s’accélèrent désormais, principalement grâce aux progrès médicaux et sanitaires. Malgré tout, les populations des pays les moins développés devraient continuer à croître jusqu’à la fin du XXIe siècle, ce qui place ces pays, en moyenne, à quatre-vingts ans de retard par rapport aux plus développés dans le processus de transition démographique. Le dernier pays qui, jusqu’au début des années 2010, n’avait pas entamé sa transition était le Niger, qui, jusqu’à récemment, affichait un taux de fécondité moyen supérieur à sept enfants par femme. Mais une enquête publiée en 2021 montre une baisse rapide à 6,2 enfants par femme.
En 2017, j’ai collaboré avec l’Unicef et le gouvernement nigérien afin d’étudier les perspectives démographiques et leurs implications en matière de développement. Le pays connaît la croissance de population la plus rapide du monde et figure également parmi les pays les moins avancés. Une grande majorité de ses habitants n’a pas suivi d’enseignement formel. Cette croissance démographique du Niger soulève plusieurs problèmes, notamment la pression économique, l’insécurité alimentaire et la malnutrition. La plupart des régions rurales sont particulièrement exposées à la sécheresse, à la désertification et à la dégradation de l’environnement, tout en ayant un accès limité à l’éducation et aux soins de santé.
À l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliqués (Iiasa), à Laxenburg, en Autriche, nous avons coopéré avec des experts locaux et des parties prenantes pour élaborer des scénarios sur l’avenir possible du Niger, en mettant l’accent sur l’impact potentiel du développement de l’éducation, un moyen reconnu ailleurs pour freiner la croissance démographique et améliorer les perspectives économiques.
Nous avons constaté qu’une forte croissance démographique est inévitable au cours des deux prochaines décennies, la population atteignant 50, voire 58 millions d’habitants dans les années 2040, selon le scénario. Ces tendances sont déjà en marche, trop avancées pour être modifiées sans mesures drastiques ou événements imprévus. Cette inertie exige une action immédiate pour assurer l’avenir, aussi recommandons-nous de mettre l’accent sur la maîtrise de la croissance démographique, éventuellement par le biais de campagnes de sensibilisation et d’un accès accru à la planification familiale. Nous préconisons également un investissement renforcé dans l’éducation.
En supposant le maintien des politiques actuelles, d’ici à 2062, seuls 35 % des 25-39 ans au Niger auront suivi des études secondaires ou supérieures. Mais en augmentant dès aujourd’hui les investissements dans l’éducation et en stimulant les inscriptions dans l’enseignement professionnel, primaire et secondaire, la proportion passerait à plus de 70 %. Dans ce scénario alternatif, la population du Niger triplerait pour atteindre 78 millions d’habitants en 2062, au lieu de quadrupler .
L’avenir de l’Ukraine
La démographie évolue lentement, sauf en cas de chocs, comme ce fut le cas durant la Seconde Guerre mondiale. Nous les observons aujourd’hui en Ukraine. Avant l’invasion russe de 2022, la population de ce pays déclinait déjà en raison d’une fécondité plutôt faible, d’une mortalité élevée et, surtout, de taux d’émigration très élevés. La guerre a précipité cette tendance : plus de 8 millions de personnes ont fui, ce qui représente 20 % de la population totale.
Prévoir la taille future de la population ukrainienne peut aider la région et la communauté internationale à se préparer à l’après-guerre du pays. À l’Iiasa, avec des collègues du CCR d’Ispra, nous avons élaboré quatre scénarios basés sur différentes hypothèses quant à la durée de la guerre, l’ampleur des déplacements et les tendances migratoires à long terme, y compris les retours d’après-guerre.
La guerre est toujours en cours, ce qui rend incertaines ces projections, mais dans les quatre cas, la population ukrainienne devrait continuer à diminuer jusqu’en 2052. Dans le scénario le plus pessimiste, qui table sur une guerre longue et peu de retours après la guerre, nos modèles prévoient une baisse de 31 % de la population d’ici à 2052 par rapport au début de la guerre. Même dans un scénario optimiste où l’Ukraine se remettrait rapidement de la guerre et deviendrait un pays où l’immigration l’emporterait sur l’émigration, les résultats suggèrent un déclin démographique de 21 %.
Nos travaux indiquent une aggravation du déclin et du vieillissement de la population ukrainienne à laquelle les décideurs politiques devront s’attaquer en formant la population en âge de travailler, en facilitant la réintégration dans la société des migrants de retour sur le territoire et en dialoguant avec les communautés ukrainiennes à l’étranger pour encourager le retour des exilés.
Un futur incertain
Les projections aident également à réfléchir à l’avenir des populations à l’échelle planétaire. L’humanité dans son ensemble vieillit et est sur le point de commencer à diminuer, signe de l’achèvement de la transition démographique à l’échelle mondiale. Mais nous ignorons encore quand le pic sera atteint et à quel niveau il s’élèvera. Au centre Wittgenstein, où l’Iiasa collabore avec l’Académie autrichienne des sciences et l’université de Vienne, les projections mondiales sont une tradition ancienne. Selon celles qu’il a publiées en 2023, la population mondiale atteindra 9 milliards d’individus d’ici à 2040, culminera en 2080 à 10,1 milliards, puis déclinera pour atteindre 9,9 milliards en 2100.
D’autres instituts sont parvenus à des dynamiques un peu différentes. Par exemple, dans un rapport de 2024, les Nations unies prévoient un pic légèrement plus tardif (au milieu des années 2080) et un peu plus haut (10,3 milliards) et une population mondiale de 10,2 milliards d’individus en 2100. Ces différences s’expliquent par le déclin de la fécondité supposé légèrement moins rapide dans les pays qui affichent actuellement une fécondité élevée.
Une grande incertitude réside justement dans la question de savoir jusqu’où la fécondité peut baisser. Les facteurs économiques, sociaux et politiques qui conduisent à de faibles taux interagissent de façon complexe et variable selon les pays. Les Nations unies estiment le taux de fécondité moyen dans le monde à 2,25 enfants par femme, contre 3,31 en 1990. De son côté, l’OMS prévoit que d’ici à 2050 la proportion des 60 ans et plus dans la population mondiale va presque doubler, passant de 12 % en 2015 à 22 %.
À l’heure actuelle, la fécondité est extrêmement faible dans quelques pays d’Asie de l’Est. La Corée du Sud affichait en 2025 une moyenne de 0,8 enfant par femme, soit une légère hausse par rapport aux deux années précédentes. En 2016, la Chine a mis fin à sa politique de l’enfant unique, mais ce changement n’a pas entraîné l’augmentation attendue de la fécondité, le taux étant en 2026 égal à 1. En conséquence, l’Inde est devenue la nation la plus peuplée du monde en 2023, et la population chinoise pourrait diminuer d’environ 50 % d’ici à la fin du siècle.
Une deuxième incertitude concerne le niveau maximal que peut atteindre l’espérance de vie. La longévité dépend d’une multitude de paramètres difficiles à anticiper, notamment les progrès en médecine, l’évolution des modes de vie et des comportements, ainsi que l’amélioration de la santé publique.
Nous savons que l’espérance de vie a considérablement augmenté dans de nombreuses régions du monde au cours du siècle dernier. Au Japon, par exemple, l’espérance de vie à la naissance est passée d’environ 38 ans en 1900 à environ 84,04 ans en 2024. Des tendances similaires ont été observées dans de nombreux autres pays. Certains experts estiment que l’espérance de vie pourrait continuer à augmenter, pour atteindre peut-être 100 ans ou plus dans certaines régions du monde d’ici à la fin du XXIe siècle. Une telle longévité extrême aurait de profondes implications démographiques. Mais cette prévision est purement spéculative.
Le changement climatique est aussi à prendre en compte dans l’évolution de ces tendances, mais son impact reste aussi difficile à anticiper. Il est particulièrement préoccupant de voir comment le réchauffement de la planète pourrait entraîner des migrations massives loin des zones les plus touchées, telles que les zones côtières, ou piéger les populations pauvres vivant au cœur de conflits au sein de territoires agricoles durement touchés. La prévalence accrue des événements météorologiques extrêmes induit également des répercussions sur la santé, la mortalité et la fécondité.
Si les incertitudes restent nombreuses, la multitude des futurs possibles que propose la démographie nous permet dans une certaine façon de nous préparer. Nos travaux sur les effets de l’éducation montrent que la taille totale de la population n’est pas le seul facteur pertinent à prendre en compte. La capacité des êtres humains à proposer des innovations, des solutions et des mesures d’adaptation est tout aussi importante pour faire face aux contrastes saisissants entre la disponibilité des ressources naturelles et les milliards d’êtres humains qui en ont besoin pour subsister.

il y a 2 day
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