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C'est une France sous le choc qui découvre l'ampleur des dysfonctionnements de sa justice. La mort de la petite Lyhanna, onze ans, a pris le pays aux tripes lorsque le profil du principal suspect a été connu… Jérôme Barella, père de famille "sans histoire" traînait en réalité plaintes et signalements à son encontre, pour attouchements et viols, depuis 2017 sans jamais avoir été convoqué par les autorités. La multiplication des témoignages de femmes contre Patrick Bruel arrive dans la même période. Les camps s'affrontent : "tout le monde savait" contre "il n'avait pas besoin de violer" mais on se souvient à cette occasion que le chanteur et acteur avait déjà fait l'objet de neuf plaintes de femmes en 2019. Toutes classées sans suite pour "infraction insuffisamment caractérisée". La star et le père de famille restent présumés innocents mais ces histoires semblent montrer que le feu peut couver longtemps, en France, avant que la justice ne puisse – ou ne veuille ? – agir.
Après la mort de Lyhanna, la tristesse a fait place à la douleur. Des marches blanches, des manifestations ont été organisées en mémoire de l'adolescente de onze ans, disparue à la sortie du collège, vue pour la dernière fois avec le père d'une copine chez qui elle n'avait plus le droit d'aller, et qui jurait la main sur le cœur l'avoir déposée devant la piscine – fermée ce jour-là. Les rumeurs autour de cet homme, Jérôme Barella, se sont vite transformées en conviction de sa culpabilité quand le nombre de signalements et de plaintes à son encontre a été dévoilé dans les médias : neuf au total, la plus ancienne remontant à 2017, et qu'on a appris dans la foulée qu'en neuf ans, l'homme n'a jamais été convoqué par les autorités. Plus choquant encore : on apprend qu'une mère, dont la fille Rosa victime de viol et désignant le même agresseur, a été menacée par la gendarmerie de faire l'objet d'un dépôt de main courante pour harcèlement… contre elle, si elle continuait à les appeler tous les lundis pour connaître l'avancée de la procédure judiciaire. Révoltée par le traitement du crime commis sur sa fille et la lenteur de la justice à prendre l'affaire au sérieux, elle a décidé de poursuivre l'État pour "faute lourde".
L'électrochoc de la mort de Lyhanna
Sommé de s'expliquer, l'exécutif a souligné les dysfonctionnements de la justice. Le président français Emmanuel Macron, pour autant, ne veut "entendre aucun argument de moyens dans cette affaire" et estime que le traitement des affaires est "une question de réponse, de fermeté, d'organisation, de responsabilité". Et même si le Garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a présenté ses excuses à la famille "au nom de la Justice", lui aussi a souligné des dysfonctionnements graves. Mais là encore, l'exécutif se dédouane, affirmant avoir accordé des moyens supplémentaires à la justice depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir en 2017. Le monde judiciaire relativise ces investissements : "Depuis #MeToo, on a une explosion des plaintes mais les moyens en face ne suivent pas", explique maître Anaïs Defosse, spécialiste des violences sexistes et sexuelles (VSS). Manque de moyens et manque de formation également, quand le recueil de la parole des femmes et enfants victimes de violences sexistes et sexuelles n'est qu'une anecdote dans le parcours professionnel des gendarmes et policiers, et pourtant un enjeu essentiel de la façon de traiter ces dossiers particuliers.
Le monde judiciaire crie au manque de moyens, le politique n'entend pas
L'espoir aujourd'hui, c'est que la mort de Lyhanna serve d'électrochoc aux pouvoirs publics et que les moyens nécessaires soient effectivement versés pour la justice et tous les services qui doivent la servir, pour pouvoir dire "plus jamais". Il est trop tard pour cette jeune fille, peut-être pas pour les autres. Si Paris trouve le moyen de soulager les professionnels de justice qui racontent, unanimement, crouler sous les dossiers et les "priorités", et si le pouvoir veut poursuivre ses efforts pour protéger les enfants, dont la Ciivise est l'une des initiatives – la Commission contre l'inceste et les violences sexuelles contre les enfants créée en 2021 selon la volonté d'Emmanuel Macron. Une initiative comme un effet d'annonce qui se révèle lorsque la Commission a rendu 82 recommandations dont trois, seulement, ont été mises en œuvre. Alors vraie envie de régler le problème ou poudre aux yeux ? Aujourd'hui, beaucoup en France penchent pour la deuxième option.
Mais si changement il y a, alors ce qui servira à défendre les enfants des violences sexistes et sexuelles (VSS) pourrait aussi permettre une amélioration des traitements pour les violences sexuelles faites aux femmes. L'affaire Patrick Bruel rappelle combien il est difficile d'obtenir des condamnations pour les viols et agressions sexuelles en France : 0,6 % de condamnations en moyenne, alors que l'État estime qu'il y a chaque année 249 000 viols et tentatives de viols. Dans 90 % des cas, les victimes ne portent pas plaintes. Les quelques courageuses (les femmes représentent 85 % des victimes) qui osent se lancer dans une procédure judiciaire se verront débouter dans 94 % des cas. En bout de course, en 2023, seuls 1 300 agresseurs ont été condamnés.
Manque de moyens, de formation… ou de volonté ?
Concernant l'acteur et chanteur français, mis en examen le mercredi 10 juin 2026 dans quatre affaires de viols, tentatives de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel mais toujours présumé innocent, ce n'est pas la première fois qu'il est mis en cause par des femmes. En 2019 déjà, neuf femmes avaient porté plainte contre lui ; leurs plaintes avaient été classées sans suite pour "infraction insuffisamment caractérisée". La justice a-t-elle laissé passer une occasion – si les faits sont avérés - de l'arrêter et de l'empêcher de faire de nouvelles victimes ? Si la parole de neuf femmes qui ne se connaissent pas ne suffit pas à faire condamner un agresseur – s'il est bien confirmé coupable, quelles preuves faut-il ? Peut-on considérer à ce stade que la parole d'une femme a bien la même valeur que celle d'un homme ?
Ce qui est sûr en tout cas, c'est que la France n'est pas une bonne élève dans sa façon de traiter les VSS et qu'elle a été condamnée à plusieurs reprises par la CEDH pour sa façon de traiter ces affaires.
Dans l'affaire Bruel, des dizaines de femmes décrivent le même comportement prédateur
L'enquête de Mediapart, menée par Marine Turchi pendant huit ans, lui a permis de réunir de nombreux autres témoignages qui ont libéré la parole d'autres femmes et donné le courage à certaines de porter plainte. Des années de labeur, des dizaines de femmes qui accusent le chanteur, inconnues ou célèbres, comme l'animatrice Flavie Flament, et… des décennies sans qu'il soit inquiété même si, dans son entourage, on répète que "tout le monde savait". Des consignes étaient passées aux femmes qui allaient travailler avec lui : "ne sois jamais seule avec Bruel". Pendant des années, TF1 a préféré n'envoyer que des hommes journalistes pour l'interviewer… Ce qui n'empêche pas les soutiens du chanteur de traîner ses accusatrices dans la boue, estimant qu'elles cherchent une célébrité facile ou à "se faire de l'argent" et qu'il est "louche" de parler 30 ans après des faits qu'elles lui reprochent. Occultant qu'on ne gagne pas de l'argent en France dans une affaire de viol et qu'on "a surtout des plumes et des années de vie à y laisser", relate maître Anaïs Defosse, qui raconte combien elle s'inquiète pour ses clientes victimes de viols et des risques pour leur santé physique et mentale.
Le constat dressé, il faut maintenant agir. À l'initiative d'organisations féministes, une " loi-intégrale " contre les violences sexuelles. Elle prévoit des réformes de la police et justice, une amélioration de la formation et des outils supplémentaires pour éviter le puits sans fond des classements sans suite.




