Sur le front, ils sont appelés les "zeroers" et Ramil Faskhoutdinov en est l’un de leurs représentants les plus célèbres. Ce colonel russe, accusé des pires méfaits contre ses hommes, a été promu "héros de la Russie" à l’occasion de la fête nationale célébrée vendredi 12 juin.
Andreï Belooussov, le ministre russe de la Défense, lui a remis le certificat l’élevant au rang de "héros de la guerre" sans pour autant préciser les actes de bravoure ayant motivé cette récompense, souligne Meduza, un média russe indépendant.
Peut-être Ramil Faskhoutdinov a-t-il réussi à retenir l’attention de Vladimir Poutine en vantant lui-même ses mérites dans une lettre adressée au président ? Il assurait dans cette missive avoir réussi, avec sa 5e Brigade de fusiliers motorisés, à capturer fin 2025 la ville de Myrnohrad, souvent présentée comme "stratégique" dans la région ukrainienne de Donetsk. Et qu’importe si la ville n’a officiellement été occupée par les Russes qu’à partir de février 2026…
"C'est la brigade la plus pourrie qui soit"
Aux yeux des Russes et des soldats, cet honneur vient surtout récompenser un "zeroer", terme venu du jargon militaire russe pour désigner un commandant qui use et abuse de brutalités et de maltraitances envers ses troupes.
"C’est la brigade la plus pourrie qui soit. Les hommes y sont traités comme de la chair à canon." Dans son témoignage glaçant au compte Telegram russe "N’espère pas de bonnes nouvelles" fin janvier, Marina Borisovna, dont le frère est mort alors qu’il servait dans la 5e Brigade de fusiliers motorisés, s’en prend violemment à Ramil Faskhoutdinov.
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Elle accuse celui qui est surnommé "Mamay" d’avoir condamné son frère à une mort certaine, en l'envoyant au front alors qu’il était blessé et ne pouvait pas se déplacer sans béquilles.
Marina Borisovna et d’autres proches de soldats morts ont interpellé les autorités pour mettre un terme aux agissements de Ramil Faskhoutdinov à la tête de sa brigade. L’épouse d’un des combattants morts s’est même plainte il y a plus d’un an à Vladimir Poutine en personne, lui demandant d'"arrêter" ce colonel, souligne le média russe indépendant Astra.
"Mamay" est accusé d’avoir régulièrement constitué des unités de soldats déjà blessés pour les envoyer au front "afin de s’en débarrasser", note iStories, un site russe d’investigation indépendant.
Ses propres hommes l’ont aussi accusé de forcer des soldats sous son commandement à en tuer d’autres qui auraient refusé de suivre ses ordres. "Cela fait trois jours que nous tenons une position défensive contre les assauts d’autres soldats de la même brigade que nous. Ils ont reçu l’ordre de nous 'neutraliser'", raconte un combattant de la 5e Brigade de fusiliers motorisés au compte Telegram russe "N’espère pas de bonnes nouvelles".
Des "zeroers" très brutaux
Cette brigade n’en est pas à son premier commandant aux méthodes pour le moins brutales. Elle était sous le joug de Pavel Klimenko jusqu’à sa mort en 2024. Le prédécesseur de Ramil Faskhoutdinov était tout aussi réputé pour sa cruauté. Il avait été accusé d’avoir mis en place un "camp de torture" pour y maltraiter ses propres hommes qui refusaient de suivre ses ordres et pour les obliger à lui reverser une partie de leur solde, souligne iStories. Le nouveau "héros de la Russie" aurait repris à son compte ce "camp" de discipline.
Ce colonel "pousse peut-être le sadisme un peu plus loin, mais il n’est certainement pas le seul à utiliser ce genre de pratiques contre ses hommes", assure Jeff Hawn, spécialiste de la Russie à la London School of Economics, qui a écrit sur les brutalités dans l’armée russe. "Il y a des centaines, voire des milliers de commandants 'zeroers'", confirme Huseyn Aliyev, spécialiste de la guerre en Ukraine à l’université de Glasgow.
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Le terme provient "du jargon militaire russe dans lequel le chiffre 0 désigne les soldats morts, le 2 ceux qui sont blessés, alors que le 3 est utilisé pour les déserteurs", précise Huseyn Aliyev. Les "zeroers" sont les commandants qui "menacent de ramener à zéro les soldats qui refusent de suivre les ordres", ajoute-t-il.
Ce n’est pas une nouveauté dans l’armée russe. La déshumanisation des soldats par leurs supérieurs découle d’un bizutage particulièrement brutal appelé "dedovchtchina", censé "inculquer à la jeune recrue une mentalité compatible avec la vie militaire", souligne Jeff Hawn.
"Vers la fin 2022, les pratiques de 'zeroers' se sont institutionnalisées et ont même été officieusement encouragées par l’état-major de l’armée russe", assure Huseyn Aliyev. C’est l’apprentissage de la discipline à la (très) dure "à partir du moment où il a fallu intégrer des combattants sans expérience militaire, comme les contractuels attirés par la prime de signature", ajoute cet expert.
La discipline ou la vie ?
Concrètement, "les commandants réunissent dans une même unité les éléments qui, à leurs yeux, ont socialement le moins de valeur pour les envoyer dans des missions dont ils n’ont quasiment aucune chance de revenir vivants", explique Jeff Hawn. Il s’agit "généralement d’anciens prisonniers, d’alcooliques ou encore de combattants gravement blessés ou souffrant d’un handicap", énumère cet expert.
L’extorsion de la solde des soldats par leurs commandants "est une extension de cette logique car si le soldat refuse, il peut être torturé, et son supérieur peut ensuite 'réduire à zéro' ce combattant pour effacer les traces de ses pratiques", explique Huseyn Aliyev. Les "zeroers" sont la preuve que, dans l’armée russe, "les commandants ont un pouvoir discrétionnaire quasi total sur les soldats", résume ce spécialiste.
Mais entre tolérance tacite et reconnaissance officielle, il y a un fossé, franchi allègrement par le titre de "héros de la Russie" remis à Ramil Faskhoutdinov. Car même si aucune raison officielle n’a été donnée pour cet honneur, "tous les soldats sont au courant des pratiques des commandants comme lui", assurent les experts interrogés par France 24.
Avec la reconnaissance de ce colonel le jour de la fête nationale, "le ministère de la Défense laisse entendre que la discipline prime sur la vie des soldats", analyse Huseyn Aliyev. Pour cet expert, les "zeroers" et leur stratégie de la terreur expliquent en grande partie "pourquoi la Russie peut poursuivre les assauts incessants. Car les soldats ont tellement peur de subir les sévices de leurs commandants qu’ils préfèrent risquer d’être blessés ou tués plutôt que de reculer.




